Southern Gothic, portrait d’une Amérique rongée par le mal

Le cinéma américain est celui que l’on croit connaître le mieux. Celui des héros invaincus et éternels, où la violence finit toujours par être réprimée par la justice, la bonté et le courage. Nation idéale prête à accueillir la veuve et l’orphelin d’un mal qui ronge l’humanité. Terre promise et bienveillante des héros surhumains qui veillent sur nous, des idoles que l’on bénit. Dans l’ombre des surhommes agonisent les oubliés. Ceux dont la voix résonne comme un faible murmure. Par démesure, l’Amérique finit par oublier ses propres enfants, qu’elle cache dans les Terres arides du Sud sauvage. Terre bâtie sur le sang et la mort. L’Amérique est un mystérieux paradoxe, partagée entre une violence cruelle et une bienveillance rassurante.

De ces contradictions est née cette bizarrerie qu’est le Southern Gothic. Pourtant trop peu mentionnée, il existe bien une tradition sudiste. Trop souvent négligé, le Southern Gothic n’est en rien une anecdote, et permet autant de comprendre un cinéma de genre contemporain que les tourments de l’Amérique actuelle. Le Southern Gothic, comme le laisse sous-entendre son nom, a su emprunter au gothique européen et se l’approprier. Le bayou, le redneck et la crasse  sont devenus les nouveaux symboles d’une Amérique démythifiée. D’où vient-il, et surtout pourquoi continue-t-il de résonner encore aujourd’hui ? Pour le comprendre, il faut d’abord comprendre l’histoire même des Etats-Unis et du Sud. Car le Southern Gothic parvient à créer une véritable identité esthétique et culturelle qui ne peut que lui appartenir.

L’Amérique des mythes, l’Amérique des monstres

Manifest Destiny et Idealisme Américain :

Les Etats-Unis, première puissance mondiale, se sont forgés autour de mythes forts. Terre d’opportunités et de liberté, affublée de la mission sacrée de faire justice dans le monde à travers son Manifest Destiny. Les Etats-Unis se considèrent comme le Nouvel Eden, la Terre promise où l’argent coule à flots. Géographiquement, le pays se divise en deux, d’un côté le Nord et de l’autre le Sud. Cette division n’est en rien anecdotique puisqu’elle accompagne une véritable scission culturelle et idéologique. Le Sud ne possède pas de frontières totalement définies,  mais inclut néanmoins des Etats tels que le Texas, la Louisiane, et s’étend parfois jusqu’à l’Arkansas.

Pays si jeune, fondé à peine en 1789, la question d’une identité nationale devient urgente et nécessaire. En effet, le besoin de s’unir autour de valeurs et d’une culture commune accompagne la volonté d’être un vrai américain, et cette question traverse tout le XIXème siècle. Le Sud cherche à s’imposer comme la véritable Amérique, celle dont les valeurs coïncident avec l’idée de grandeur des Etats-unis. La littérature Sudiste se développe, et chante les louanges de la nature bienveillante, et ce bonheur insatiable d’être un américain. L’Art est nouveau, et la difficulté est de se démarquer par une véritable identité personnelle qui n’est plus empruntée aux courants européens, comme ce fut le cas pour la musique et la peinture. Le Sud est idéalisé et prospère, et vit essentiellement d’une économie rurale, basée sur le coton ou le tabac.

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Elegy for Moss Land – Clarence John Laughlin ( 1940)

Bible Belt et influence religieuse :

Les Etats-Unis sont bercés dans une influence protestante forte dans son ensemble. Mais une partie du Sud se démarque par un protestantisme plus rigoriste. La Bible Belt, littéralement « ceinture de la Bible », englobe des Etats plus conservateurs  où la Bible est considérée comme un livre de sciences naturelles, et l’on y trouve, encore aujourd’hui, une grande part de créationnisme pour qui Darwin n’existe pas. Ces Etats cherchent à protéger des valeurs chrétiennes, ce qui explique encore ses rapports compliqués avec les femmes, les questions de sexualité et la science.

Civil War et scission Nord et Sud :

Du XIXème siècle, on retient alors la Guerre de Sécession, qui vient  définitivement créer une frontière Nord / Sud que tout oppose. Le Nord s’urbanise peu à peu, le Sud vit principalement des champs de cotons et de l’agriculture. La question de l’abolition de l’esclavage vient alors tout bouleverser, et laisse s’affronter les Etats de l’Union, en faveur de l’abolition face aux Etats confédérés situés dans le Sud, qui eux s’y opposent. Une opposition sensée quand on voit que le Sud ne vit que par son agriculture, et donc de l’esclavage. Le Sud ressort de cette guerre meurtri, avec une économie agricole qui ne tient plus debout face à l’urbanisation et l’industrialisation progressive du reste du pays. Autrefois terre d’abondance, le Sud se désagrège et survit dans une misère de laquelle il se relèvera difficilement. Le début du XXème siècle est une période compliquée, qui vient fragiliser davantage une économie déjà branlante. Le Sud subit les tempêtes dévastatrices du Dust Bowl dans les années 1930, qui viennent ravager les terres agricoles et l’économie principale du Sud, précédé par un krach boursier et une deuxième guerre mondiale qui viennent fortement affaiblir le pays tout entier.

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American Gothic – Grant Wood ( 1930)

L’une des représentations les plus emblématiques de l’ambiguïté du Sud reste le tableau American Gothic de Grant Wood. Au-delà d’être une peinture absolument essentielle pour l’histoire culturelle des Etats-Unis, le tableau est emprunt d’austérité. Sans ironie d’abord, Wood cherche à magnifier l’esprit pionnier et rural qui habite les Etats-Unis et particulièrement le Sud. La maison gothique, le couple dans ses vêtements traditionnels et cette fourche, symbole même d’une économie agricole flamboyante. Austère et traditionnel, le Sud peut survivre en dehors de la modernité. Néanmoins, ce tableau deviendra malgré lui un des tableaux les plus parodiés. Là où le peintre cherche à exprimer son idéal américain avec sincérité, d’autres y voient une once d’ironie. Le Sud a perdu son éclat, et cette vision austère et ce rejet de toutes formes de modernité le rend risible. Pire encore, certains y voient une forme de moquerie envers celui que l’on croyait encore grand. Le Sud se désagrège et vit dans l’illusion de son passé.

Le Southern Gothic, cauchemar du passé, terreur du présent :

C’est dans ce contexte de déchéance économique et morale que va naître le Southern Gothic. Nom qui s’apparente d’abord aux écrits de William Faulkner, et terme introduit par l’auteure Ellen Glasgow pour désigner les écrits de William Faulkner, mais dont la connotation est d’abord péjorative. Southern Gothic désigne, selon l’auteure, des œuvres dont la violence est gratuite et faites de  » cauchemars terrifiants « . Car en effet, le Southern Gothic s’inspire du gothique traditionnel européen, abordant sous le prisme du fantastique la mort et la sexualité. C’est autour des années 30 que le genre naît, sous la figure emblématique de William Faulkner.

La littérature, y compris dans son langage vient se heurter au classicisme du passé. The Sound and The Fury constitue à lui seul l’exemple parfait. Découpé en 4 parties, dont trois sont écrites à la première personne retracent les parcours de trois personnages. L’histoire se déroule dans une famille typique du Sud, dont la fille Caddy, a commis l’affront de tomber enceinte hors mariage. L’écriture emprunte au stream of consciousness, courant de pensée, cette technique qui vise à traduire littéralement les pensées des personnages en invoquant un point de vue interne et en traduisant toutes ses pensées, de manières parfois confuses. Le dialect sudiste y est alors retranscris. L’écriture est en soi d’une modernité incroyable. Elle traduit à elle seule l’aliénation et la confusion des nouvelles générations face à une société schizophrène, qui se perd dans sa propre identité.

Faulkner, comme Tenesse Williams avec son A Streetcar named Desire, dresse des critiques sociales, et un portrait sombre du Sud. Le Sud dans sa misère, voit une criminalité qui augmente et des tensions sociales fortes, en particulier envers le Noirs Américains dont l’émancipation n’est pas acceptée. Le Sud vit sans son souvenir flamboyant, et la littérature gothique vient illustrer cette décadence sociale. Le Southern Gothic devient alors avec le temps l’identité nouvelle du Sud. C’est cet étrange souffle glacé, ce mystère insondable qui entoure le Sud, dans ses décors usés et sa moiteur qui fabrique la nouvelle image d’un Sud démythifié et hanté par ses propres démons.

Critique sociale affirmée, le Southern Gothic va s’affirmer dans le cinéma moderne, et notamment de genre. Sous l’emprise du Code Hays dès 1934, le cinéma ne peut montrer à l’image toute forme de violence, de nudité et de sexualité. Il faudra attendre sa fin dans les années 60, pour voir l’émergence de film d’une violence intense sous le Nouvel Hollywood. Au loin, les scandales du Watergate et la guerre du Vietnam résonnent et viennent désagréger l’image idyllique des Etats-Unis. Le cinéma de genre connaît une renaissance avec un déferlement  de violence, de sexualité et de mort. Des films comme Massacre à la Tronçonneuse ou la Colline a des Yeux voient alors le jour, et leur violence contestataire cache les traumas de toute une société. On voit alors l’apparition des rednecks, des ploucs issus du fin fond du Texas qui deviendront une figure essentielle du cinéma de genre américain. La terreur ne provient plus d’ailleurs, elle est inhérente au cinéma même. La scène du banjo de Deliverance en est peut-être l’illustration la plus pertinente. On retrouve l’américain, le vrai cette fois, intelligent et condescendant qui vient observer l’autre dans son élément. Mutique, l’enfant consanguin devient une curiosité.Le duel de banjo oppose alors deux mondes, celui des oubliés, reclus dans leur misère et l’américain, celui du Nord, aisé et prêt à tout pour mettre un peu d’aventure dans sa morne vie, au péril de celle-ci.

Le cinéma américain a toujours voulu créer des héros, que ce soit par la figure magnifiée sur blanc américain brave, courageux et juste contre l’animalité des natives american, incarné par le mythique John Ford, ou à travers le Super-héros. Pourquoi au XXIème siècle avons nous encore à ce point besoin de héros surpuissant, capable de nous protéger si ce n’est que pour retrouver une illusion rassurante, et fuir le traumatisme d’une puissance mondiale qui n’est désormais plus intouchable ?  A l’ère où le super-hero movie est devenu le genre dominant du cinéma américain mainstream, et où ceux-ci commence à être remis en question comme dans le Batman V Superman de Zack Snyder, voir même Logan dans lesquels les êtres surhumains font face à leurs faiblesses, et indirectement face aux traumas des Etats-Unis, post-11 septembre. Le héros est alors à l’image des Etats-Unis, le fantasme rassurant d’une gloire passée.

Esthétique d’une Amérique oubliée

Le Southern Gothic possède une identité qui lui est reconnaissable entre toute et s’inspire de toutes les cultures et influences qui vivent dans ses terres. L’image la plus marquante reste celle du marécage poisseux, accompagné des notes discordantes d’un blues naissant. La musique créée dans ces lieux reste unique, et leur donne ce charme bizarre. Bâti sur l’esclavage , le Sud porte en lui toute la culture des Noirs Américains, dont la musique sera partie intégrante d’une identité culturelle du pays dans son ensemble. Avant le jazz, naissait le blues, dans lequel les Noirs Américains laissaient exprimer leur peines et leurs douleurs. Le Delta Blues, originaire du delta du Mississippi, voit alors naître des figures tel que Robert Johnson ou Muddy Waters. Sans pour autant entrer dans l’histoire fascinante du blues et du jazz, ce sont pourtant les notes dissonantes de la guitare de Robert Johnson, dont le Me and the Devil Blues raconte comment il a finalement vendu son âme au Diable. Teinté d’un mysticisme étrange, où l’occulte côtoie le sacré, le Southern Gothic repose sur une atmosphère jamais totalement fantastique, mais jamais totalement réelle.

Le cinéma a alors cette faculté extraordinaire de mettre des visions en image, et va développer cet imaginaire sudiste. Il sera alors principalement question de quatre œuvres essentiels qui semble illustrer le Southern Gothic moderne. De La Nuit du Chasseur de Charles Laughton ( 1955 ) à Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper ( 1974 ), en passant par Mud de Jeff Nichols ( 2012 ) jusqu’à la première saison True Detective ( 2013 ), chaque oeuvre parvient à enrichir le genre et à le moderniser.

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Ce qui lie chacune de ces oeuvres est cette atmosphère crasseuse et quasi mystique. Inspirées par les paysages typiques du Sud, les intrigues s’actent autour des plantations déchues lieu de toutes les tensions dans The Sound and the Fury. Les champs s’étendent à l’horizon, avec plantée en son centre l’immense demeure des Moissons du Ciel de Terrence Malick. Les villes sont éloignées, l’environnement devient un piège. Perdus dans les tréfonds du Texas, au milieu des terres arides dans des maisons abandonnées comme dans Massacre à la Tronçonneuse. L’image sublime et désenchantée de la Louisiane, entre bayou, église abandonnée et taudis vétustes dans True Detective. L’architecture s’écroule et laisse place aux ruines. Hantés par les fantômes du passé, le Southern Gothic esthétise l’héritage maudit, où la nature a repris ses droits. On assiste alors à une esthétique du sang et du sale, où l’image est presque crasseuse. Le paysage sudiste, longuement célébré dans la littérature sudiste, devient un lieu d’insécurité, où rôde la mort. Il représente à lui seul toute l’aliénation du Sud, perdu entre grandeur et grotesque.

Celle ci devient alors le lieu de tous les cauchemars. Les marécages et la crasse remplacent la forêt issu de l’imaginaire européen. L’eau devient alors le miroir d’un autre monde. Dans Mud, le Mississippi permet aux personnages de voguer vers une île inconnue et mystérieuse. Dans la Nuit du Chasseur, l’eau noire possède un pouvoir attractif. Elle cache dans ses tréfonds des mystères insondables, la valse glaçante des morts noyés. S’en suit alors une échappée en bateau, où la faune s’éveille au son d’une chanson enfantine. L’eau entraîne vers un monde nouveau et inconnu, emplis de mystères. Pourtant le fantastique n’est jamais réellement présent. Contrairement à son cousin européen, le Southern Gothic entretient une frontière entre le fantastique et le réel qu’il ne prend jamais le risque de franchir totalement, et joue avec un réalisme magique. L’eau anime la mort, et laisse croire aux fantômes, alors même que ce n’est qu’une illusion.

Grotesque et bizarre :

Le Southern Gothic se démarque également par son utilisation du grotesque. En effet, toute l’horreur naît du bizarre, de l’eerie, d’un décalage entre le ridicule et l’angoissant. Les personnages se cachent derrière des masques pour commettre les pires atrocités. C’est au détour de l’épisode 3 de True Detective que l’on aperçoit le  » monstre « , affublé d’un masque et déambulant dans un champs, la vision est bizarre, à la fois glaçante et presque ridicule. De même au cours de la saison, la secte se verra affublée de masques d’animaux pour commettre leurs crimes, et il est question à plusieurs passages du Mardi Gras. Le masque alors prend une importance essentielle dans Massacre à la Tronçonneuse. Leatherface, dont le masque est fabriqué à partir des peaux de ses victimes, est un des personnages les plus mythiques du cinéma d’horreur. Presque animal, le tueur en devient  parfois risible avec ses grognements et une gestuelle presque maladroite. Le Southern Gothic cherche alors à rendre le réel étrange, sans pour autant invoquer de véritables éléments surnaturels, à l’aide uniquement d’une ambiance sinistre et inquiétante.

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Chute de la famille, destruction de la société

La famille est une des thématiques chère au Southern Gothic. En effet la famille, selon Aristote déjà, est le pilier de la société. Si celle-ci est malade, alors c’est la société toute entière qui en souffre. La famille sudiste doit être à l’image de celle du tableau American Gothic : austère et traditionaliste. Le Southern Gothic vient alors détruire la famille. C’est donc une société toute entière qui se désagrège de l’intérieur. Dans The Sound and the Fury, la famille patriarcale typique du Sud s’effondre après la grossesse hors mariage de Caddy, la fille. La femme est monstrueuse, et responsable du déshonneur de la famille. Quentin, son frère commence une obsession incestueuse avec sa sœur. Les liens familiaux sont tabous. Dans True Detective, l’enquête finit par faire apparaître une sordide histoire de famille. L’exemple le plus marquant reste néanmoins la scène de repas de Massacre à la Tronçonneuse. La famille, attablée autour de sa victime, s’étend sur plusieurs générations, du grand père décédé au petit fils meurtrier. Tout le grotesque de la scène tient à faire revivre la grandeur passée de la famille. Les fils s’obstinent à vouloir tuer leur victime des mains du cadavre du grand-père, ce qui ironiquement lui laissera une occasion de s’échapper. La famille est malade, souvent avec en son sein un membre déséquilibré mentalement.

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La décadence de la société s’apparente à une perte progressive et un refus des valeurs spirituelles pourtant si précieuses au Sud. La misère engendre une criminalité en hausse, une violence exacerbée. Dans True Detective, la misère se noie dans l’addiction. De l’alcool à la drogue, le corps humain se laisse aller à une déchéance physique et morale. La Louisiane devient un véritable enfer, où se côtoient les pires déchets de l’humanité, du voyou aux bikers. Mais le sexe reste peut-être l’addiction qui ne finit pas de ronger la société, jusqu’à sa perte. Tabou absolu dans une société où la religion fait presque office d’absolu, le sexe devient monstrueux. Déjà chez Faulkner, le sexe est malsain, à travers la pensée incestueuse de Quentin envers sa sœur Caddy. Dans Massacre à la Tronçonneuse, la débauche de violence s’accompagne d’un érotisme morbide. La caméra nous offre un point de vue voyeuriste, et n’hésite pas à souligner les corps dénudés de ses protagonistes féminines, d’un décolleté à une paire de fesse. La scène du repas, encore, met en scène alors la jeune femme prise au piège du fantasme pervers des hommes. Ce plan sur la blessure de la jeune femme dont le sang est sucé par le cadavre du grand-père, avant d’être le symbole d’un sacrifice d’une génération nouvelle par l’ancienne, possède visuellement une connotation purement sexuelle. Le sexe est sale et perverti : dans True Detective, il sera encore une fois la raison de l’implosion du cocon familial. Adultère, prostitution, pédophilie, homosexualité et transidentité ( tout est mis au même niveau, dans un Sud ultra conservateur et moraliste, toute la communauté LGBTQ est encore considérée comme une déviance sexuelle ), le sexe lorsqu’il apparaît à l’écran n’a rien d’érotique, et est au contraire d’une violence dérangeante. Le sexe devient alors le symbole même d’une débauche morale dans une société véritablement conservatrice, et les femmes en sont toujours les premières victimes.

Mort du sacré

Dans une société aussi spirituelle, il est impensable de toucher  à la religion. Pourtant le Southern Gothic vient détruire toute forme de sacré.  Le corps, loin des beaux cimetières, où la mort s’endort paisiblement, pourrit à l’air libre. Ce qui fait la force visuelle de Massacre à la Tronçonneuse, c’est l’abondance des corps putréfiés, des dents et os arrachés, recyclés en ornements. Le corps devient non plus le lien sacré vers Dieu, mais celui vers l’occulte et le diable. C’est ce qui déclenche toute l’enquête de True Detective, et ce plan iconique de la prostituée nue affublée de bois de cerfs attachée à un arbre. Le Sud, par sa diversité de culture et notamment celle afro-américaine, est baigné dans le mysticisme.  Le vaudoo et les rites sataniques s’opposent à l’évangélisme. Les crânes et ossements  remplacent la traditionnelle croix dans Massacre à la Tronçonneuse. Dans True Detective, il sera question du Roi Jaune et la création d’une spiritualité quasi maladive, faite de sacrifices d’enfants et de symboles occultes. Jusqu’à l’épisode final, où le temple sacré, au milieu d’un bunker abandonné et de vêtements d’enfants, résonne de la voix caverneuse du Roi Jaune qui mène à son autel maudit. Cet épisode parvient à créer  une horreur cosmique, d’une ambiance poisseuse à une quête quasi existentielle.

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Mais au-delà de l’occulte, c’est la religion elle-même qui devient un leitmotiv angoissant. La Nuit du Chasseur, dont la sortie en 1955 relève encore du miracle, met en scène la course poursuite d’un prêtre angoissant après deux enfants innocents. La religion devient alors cauchemardesque, et ses propres valeurs aliénées. Un sermon glaçant, sous le signe du feu et de la terreur, dans lequel le prêtre devient paradoxalement une figure du mal. Dans True Detective, la religion est vue du point de vue d’un athée, dont la vision purement nihiliste jette un regard étrange sur elle. Dans ses chants, la religion devient une secte bizarre et inquiétante. La foi quasi aveugle de ses pratiquants en devient presque malsaine. De même, la religion est au coeur même des affaires les plus sordides. L’église s’effondre, et n’est plus que ruines.

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Vers une modernisation des traditions ?

Le Southern Gothic traduit les peurs de la société envers elle-même. C’est la crainte même de l’identité des Etats-Unis qui est mise en avant dans toutes ces œuvres. Comment expliquer alors son utilisation et ses influences aujourd’hui ?

Le Southern Gothic aujourd’hui

L’esthétique Southern Gothic, avant même son ambition satirique, possède en elle un fort potentiel horrifique. En 2017, on en retrouve déjà 3 exemples : deux dans le jeu vidéo avec Outlast 2 et Resident Evil Biohazard. Et la sortie US  en octobre de Leatherface. Dans le jeu vidéo, c’est davantage le point de vue à la première personne, voir même de la VR qui impressionne. L’ambiance crade et malsaine est propre à un certain voyeurisme, qui fait écho à  Massacre à la Tronçonneuse. Pour Leatherface, au-delà de la volonté de se faire de l’argent sur un monstre sacré du cinéma de genre, peut montre ambition de proposer une horreur crasse, là où d’autres se contentent de jumpscare  et qui sait, en renouvellera  peut-être le genre.

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L’héritier le plus contemporain du genre reste peut-être Jeff Nichols. Pas question d’horreur mais bien de drame familial, dans laquelle la famille se retrouve fragilisée par une force extérieure qui cherche à la détruire. L’image est souvent saturée, presque sale et terne. Que ce soit dans Mud et l’étrangeté des rives du Mississippi à Loving,  Nichols magnifie toujours le Sud dans des paysages quasi désolés. L’obsession de la terre comme foyer dans Loving traduit ce besoin de retrouver la force rassurante du Sud. L’Etat contre la famille Loving, Etat malade qui reflète toute la violence de la société envers une communauté, les Noirs Américains. Jeff Nichols pousse même l’esthétique plus loin, en y incluant des éléments de science-fiction dans Midnight Special. La famille est poursuivie par l’Etat qui veut la détruire, et les éléments surnaturels contrastent avec les champs et l’obscurité.

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Hantise du passé et nouvelle figure du mal

Toujours en 2017, cachée derrière une production quasi gargantuesque de films de super-héros pour se rassurer, les Etats-Unis se font rattraper par l’ombre du passé. L’élection de Trump n’aurait pas du être une surprise, et avait au fond quelque chose d’assez évident. Trump n’a cessé de valoriser les travailleurs les plus précaires avec la menace de la fermeture des mines de charbon. Avec un ton quasi hystérique, on s’intéressait aux oubliés, qui  y voyaient enfin  peut-être la promesse d’un avenir meilleur. Dans un Sud profondément républicain et conservateur, le vote pour Trump n’est pas réellement une surprise. Hanté par les violences raciales, les paroles de Trump deviennent rassurantes : la faute vient d’ailleurs, et leur exclusion permet de retrouver la gloire passée des Etats-Unis, si chère au Sud.

Les sinistres événements de Charlottesville en Virginie le 12 août 2017 viennent rappeler les heures les plus sombres des Etats-Unis. Ce qui interpelle, en plus de la violence exacerbée de l’événement, reste peut-être la mise en scène. Parce qu’il est question de déboulonner la statue du général Lee, célèbre Sudiste esclavagiste, l’extrême droite américain, incluant autant le KKK que l’alt-right décide de manifester contre le retrait. Les clichés pris possèdent une symbolique forte. Des hommes blancs munis de torches défilent la nuit, brandissant les drapeaux nazis et des Etats confédérés. L’image est glaçante. L’image rappelle vaguement le tableau American Gothic : visage austère, fermé, et la fourche remplacée par la torche. Quelque chose d’inquiétant se dégage de l’image. Sur d’autres images, on voit bien les membres du KKK encapuchonné, presque comme des fantômes. Le Sud cherche à préserver sa gloire passée, établie sur la sang et la haine.

Le Southern Gothic parle toujours des problèmes de société, car ceux-ci se renouvellent sans cesse. Le cinéma de genre, comme toute forme de cinéma est politique. Get Out sorti cette année illustre une réappropriation des codes. Le lieu se situe déjà dans une maison semblable à celles présentent sur les plantations. Mais il suffit d’une scène pour comprendre toute les enjeux même du film. La famille blanche, riche et en apparence parfaite, se tient la nuit sur le pas de la porte, le fils en train de jouer du banjo. Référence à Deliverance : les nouveaux monstres ne sont plus ceux que nous croyons. La famille malade n’est plus celle du redneck consanguin. La mal vient désormais de l’intérieur, de la famille blanche typique américaine, bien civilisée. Les références qui lui sont faites annoncent un nouveau changement, qui semble suivre les nouvelles idéologies. Les Noirs-Américains prennent la parole et critique ouvertement le mal qui ronge les Etats-Unis. De même, la sortie prochaine des Proies de Sofia Coppola semble emprunte au genre du Southern Gothic, à l’exception que le mal vient du mâle. La femme, toujours fautive, prend également le pouvoir, et c’est l’homme qui constitue une menace pour la famille.

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Le Southern Gothic est vaste, mais reste un genre passionnant qui cherche à mettre en lumière tout le paradoxe du Sud et des Etats-Unis.  Les démons existent, ne se cachent plus sous l’apparence de créatures terrifiantes. Le mal est humain, et les véritables monstres nous ressemblent.

 

 

 

 

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. borat8 dit :

    Amusant que tu cites Nichols, car avec ta photo des Moissons du ciel, ça me fait directement penser au premier film de Malick. Badlands avec le patriarche tué par le petit-ami de sa fille. Ce qui renvoie à ce que tu dis à propos de la famille qui s’effondre. On peut également penser au récent It comes at night (je ne sais plus si tu l’as vu).

    Aimé par 2 people

  2. princecranoir dit :

    Le constat est terrifiant et sans appel, surtout au regard des récents événements que tu cites fort à propos. C’est effectivement passionnant de constater le pouvoir de fascination qu’exerce cette facette de l’Amerique qui la fait remonter à ses temps barbares : gothiques, ethymologiquement, qui relève du peuple Goths. L’ironie du sort fait d’ailleurs de l’actuel président américain un descendant d’immigré allemand. Le concept de Southern Gothic croise alors celui de White thrash, qui recouvre la catégorie des déclassés aux Etats-Unis (l’excellente série Justified en brosse un portrait édifiant, et le très bon Shotgun Stories de Jeff Nicholson également), corps électoral important de ce président à moumoute jaunisse. Comme tu l’as très bien expliqué, La Guerre de Sécession est venue fracturer le pays durablement dans le sens horizontal, s’ajoutant à celle, verticale et civilisationnelle, entre l’Est des Treize colonies et le far west sauvage. On pourrait ajouter que le monument fondateur de l’Histoire du Cinéma américain s’intitule Naissance d’une Nation, réalisé par le fils d’un officier de l’armée confédérée, et qui y brandit déjà le flambeau du Klu Klux Klan.

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