Aimer pour connaître

Pourquoi écrire quand on est pas légitime ? Le cinéma est un art. De celui qui élève l’âme et la conscience. De celui que l’on juge, et dont la critique est elle-même devenue une institution. Savoir manier les mots pour apprécier le génie à l’oeuvre. C’est un savoir , une connaissance qui peut-être enseignée avec le temps. Savoir maîtriser son regard et l’orienter vers le beau, décortiquer méthodiquement les plus infimes détails pour en faire sens. La critique est un langage d’initié, qu’il faut apprendre à connaître pour aimer. Et on ne peut qu’admirer.

Pourtant les temps changent. Il existe des millions de possibilités d’interagir. La cinéphilie ne se vit plus seule dans un coin. On se retrouve, on se rencontre entre cinéphiles. Ce mot qui dérange, qui effraie parce qu’il est si vaste qu’on ne peut le nommer. On fini par  se battre comme si nos vies en dépendaient.  Parce que l’univers entier ne s’accordera jamais et que les désaccords sont nécessaires. Et dans toutes ses différences persiste pourtant une chose, un amour inconditionnel et généreux. Se battre, c’est tenter de faire exister sa propre vision. On parle pourtant bien d’une cinéphilie. L’amour même se tient au centre du mot, à son origine. C’est toujours naïf de croire que l’amour triomphe toujours, c’est ce qui rend les films peu crédible. Et c’est pourtant une réalité.

Parler de cinéma, ce n’est jamais prétendre tout connaître. Ce n’est pas se croire critique. C’est rester suffisamment humble et reconnaître d’abord son ignorance. C’est vouloir partager une partie de soi. D’un vécu, d’un imaginaire, de connaissances et d’ignorances. Car parler de cinéma, implique forcément une subjectivité qu’il ne faut pas craindre mais accepter. C’est une découverte de soi avant même d’être une découverte universelle. De ses peurs, de ses failles, de son intérêt. On se construit par ce qu’on voit. Si on se bat, c’est pour faire exister notre expérience. Parce que l’on ne peut voir au travers les yeux des autres. Ecrire, c’est avoir cette naïveté de vouloir partager quelque chose avec l’univers tout entier, et de faire voir avec son âme. C’est croire un temps que l’on peut rendre les choses un peu meilleures.

C’est chercher à mettre des mots sur des émotions disparues. Maladroitement. C’est se créer son propre langage, pour tenter de faire sens. Non pas par prétention, pour faire comme les grands. Pour se donner un genre. Pour pallier à une ignorance. Mais parce que je crois en l’écriture comme échappatoire des sentiments. Que l’on peut voir un film sans rien y connaître, et pire encore, qu’on peut se permettre d’en parler au monde entier. Et de s’approprier les choses pour les rendre siennes. Ecrire, c’est pouvoir synthétiser, et avoir chaque jour cette curiosité grandissante. C’est vouloir apprendre de ce que l’on sait, et continuer d’apprendre soi-même. Car je reste persuadée que ce n’est pas la quantité de films qui définit une cinéphilie, mais bien cet amour inconditionnel et même irrationnel, qui pousse à vouloir comprendre et partager à chaque instant. Il existe autant de forme de cinéphilie qu’il existe de films. Du cinéma de genre, du cinéma d’auteur, du nanar, du mauvais film ou de l’underground. De toutes les nationalités et de tous les âges. Il n’existe pas de hiérarchie, et toutes se valent quand celles-ci signifient quelque chose. Il n’y a pas de honte à aimer ce que l’on aime, et par conséquence, à être ce que l’on est. Mais c’est naïf, dira-t-on.

J’ai toujours aimé le cinéma pour l’image qu’il renvoyait. L’image au-delà d’un scénario, d’une histoire bien ficelée. Peut-être parce que je suis incapable d’analyser les twists. Peut-être parce que je ne maîtrise pas totalement ce langage. Je viens de là où le cinéma n’avait pas d’importance. Où il n’existait que pour être oublié, pour se détendre un soir. Mon plus lointain souvenir de cinéma était celui d’Harry Potter, qui ne m’aura jamais vraiment quittée. Toute minuscule dans cette immense chaos sombre, la lumière de l’écran était rassurante. Je suis de cette génération honteuse pour qui le cinéma a d’abord été un divertissement avant d’avoir été une forme d’art.

Tout le monde n’a pas la chance. Tout le monde n’est pas tombé tout petit dedans à la naissance. Tout le monde n’a pas eu la chance de pouvoir tout voir, et d’être guidé. Il fallait se débrouiller tout seul, face à tout ce mystère. Alors en attendant, on cherchait à voir ce qui était impossible. Faire des recherches des nuits entières, pour comprendre des mots. Aimer des films sans les voir. Et quand l’occasion se présentait enfin, prendre le temps de choisir ce que l’on pouvait enfin découvrir. Assise par terre durant des heures, à devoir faire le choix difficile d’emmener un seul film avec soi.

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Ce n’était pas simplement regarder des films pour passer le temps. C’était trouver un refuge contre une menace extérieure. Quand on grandit, on se cherche, on explore jusqu’à comprendre qui l’on est. Et puis au détour d’un bac, caché au fond d’un tiroir. Edward aux mains d’argent. On trouve au hasard les images de qui on est. L’isolement et la bizarrerie du freak. Du monstre que l’on voulait cacher. Pour la première fois, j’avais ce sentiment que j’étais comprise. Que ce n’était pas grave d’aimer autant l’innommable. Que ce n’était pas grave d’aimer ce que je voulais, et que j’avais le droit de le revendiquer. Ma première expérience avec le gothique commence ici, et elle se matérialisait avec des images. Des visions sur lesquelles je n’avais pas encore de mots. Ce film est une partie de moi, au plus profond de ce que je suis, enfoui sous des apparences plus saines.

C’était une passion maladive. Tu préfères t’enfermer dans le noir. C’est difficile de communiquer et de partager quand une passion laisse indifférent. Plus compliqué alors d’apprendre. La liberté s’acquiert avec le temps. De nouveaux horizons s’offraient peu à peu. Un cinéma dont la programmation me laissait trop souvent indifférente, faute de me proposer ce que je cherchais. De nouvelles rencontres. Et au hasard toujours, Moonrise Kingdom. Parce que le titre avait une résonance particulière. Et j’ai compris. Mon plaisir de cinéphile, c’était l’image. Chercher à la comprendre, à explorer ses intentions. C’était elle qui pouvait m’émouvoir au-delà d’une histoire. Sa symétrie parfaite, son innocence presque enfantine cachait derrière une tristesse infinie. Suzy Bishop est devenue mon héroïne préférée. Parce qu’on peut encore avoir des héros dans nos vies.

C’était une quête sans fin de la beauté de l’image. Une soif intarissable d’un sentiment qui me dépasse. La manipulation, l’horreur et l’étrangeté. J’aimais quand un film me faisait violence, car j’ai du attendre d’avoir l’âge de les voir. Et puis il y’avait Melancholia. L’aboutissement de ce que je cherchais. Une peinture tragique. Une beauté absolue que j’ai laissée m’engloutir. L’univers qui s’effondre. L’expression même du chaos et de la fin de tout. Ces planètes qui se heurtent. Ophelia se laissant porter par la rivière. Des références qui n’étaient plus uniquement cinématographiques et dont je pouvais légitimement parler. Mais cette fascination m’a perdue. Une puissance si tragique qu’il m’est devenu impossible de le voir. C’est me faire violence que d’entendre les notes de Wagner pour ne pas ressombrer dans le néant du passé. Mais c’est le propre d’une véritable oeuvre d’art de venir nous bouleverser au plus profond de nous même.

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Il m’a fallu du temps pour voir des films. Pour voir les grands classiques du cinéma, les incontournables qui définissaient si l’on était cinéphile ou non. Il me faudra du temps encore pour voir beaucoup de films. Parfois l’envie n’est pas là, parfois la cruelle réalité nous rattrape et nous empêche idéalement de tout voir. Alors on voit ce que l’on veut. Chacun est en quête de quelque chose. Moi de l’image. Je veux continuer de sentir les larmes glisser de manière incontrôlable devant Song to Song de Malick. Si le cinéma de Malick ne touche pas tout le monde, peu importe. Il me laisse à moi le plaisir que je cherche désespérément. Des doigts qui s’entrelacent délicatement, des corps qui se frôlent à peine, et de cet amour si doux. De ce confort apaisant que procure la salle, recroquevillée dans ce siège en oubliant un temps le monde autour. Pour une expérience purement personnelle et qui transcende les mots. Je veux continuer de me laisser emportée par la folie créatrice d’un Jodorowsky et de sa touchante générosité. Se laisser bercer par l’excentricité de l’image, au détriment de vouloir y comprendre quelque chose. Et où tout devient possible dans un poème merveilleux.

Et puis, on est plus seul. Et puis avec le temps, on se retrouve à partager des débats passionnants avec des inconnus qu’on aurait jamais imaginé aborder dans une réalité. A errer au milieu de nulle part et à parler de cinéma en pleine nuit, et où la fatigue et le temps deviennent relatif. Alors quand on ne sait rien, on écoute inlassablement, parce qu’on apprend si facilement de ceux qui y mettent du cœur.

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Alors je crois si fort être cinéphile. En étant toujours aussi naïve et peut-être un peu bête. Parce que ça me hante à chaque instant, et que ça fait entièrement parti de ma vie. Que j’ai besoin de connaître, et que même si je ne vois rien, j’aime passionnément ce que j’ai vu. Ecrire relève presque de la thérapie. D’une vraie fierté d’avoir accompli quelque chose. D’avoir pu rencontrer d’autres, de débattre et d’apprendre toujours un peu plus. Soyons juste un peu plus libre d’aimer ce que l’on aime, et ce que l’on est.

 

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. tinalakiller dit :

    Y a trop d’amour et de poésie dans ton texte ! On devrait tous écrire notre ode au cinéma ! 😀

    J'aime

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