La fiction gothique : le plaisir de l’effroi

Et le corbeau, immuable, est toujours installé,
toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste
au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux
ont toute la semblance des yeux d’un démon qui
rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui,
projette son ombre sur le plancher ; et mon âme,
hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le
plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus !

Le Corbeau – Edgar Allan Poe

 

Presque endormi dans une sérénité luxueuse sous la lumière aveuglante de la réalité. Quand vient la nuit, l’obscurité grandissante nous enveloppe dans son souffle glacé. Seul dans le noir, à fuir nos rêves hantés. Le temps se fige, alors même qu’on cherche à survivre à nos peurs. Quelqu’un hurle dans la nuit, au loin. C’était pour de faux, ça n’existe pas. Mais c’est trop tard. C’est réel dans notre cœur.  On sent une présence invisible, assise près de nous. On la guette, mais seul elle peut nous voir. S’endormir, c’est abandonner le réel. Elle est là, dans notre tête. On ne peut plus la fuir. On s’est pris au piège. L’aube vient nous délivrer de cette infâme malédiction. On se réveille en sursaut, sauvé in extremis de l’angoisse. La douce réalité nous berce dans sa chaleur. Mais lorsqu’elle s’éteindra, il faudra retourner s’affronter soi-même dans le noir.

Pourquoi cherche-t-on à se faire peur ? A sentir sa chair se glacer, son coeur s’emballer. Pourquoi vouloir s’abandonner à soi-même ? Pour l’épreuve. Par fierté. Par envie. Quel plaisir trouve-t-on à se faire souffrance ? Pour espérer se comprendre peut-être. C’est cette fascination étrange pour la mort, pour le bizarre, pour la destruction. Le gothique est un plaisir coupable. Une esthétique particulière, un récit terrifiant, un spectacle de l’étrange et de l’interdit. Comment se crée cet art de la terreur si particulier ?

Pour saisir l’essence même du gothique, il faut d’abord le comprendre.

La Science monstrueuse :

Dix-Huitième siècle. Le Siècle des Lumières et de la raison. La publication de l’Encyclopédie vient rationaliser le monde. Tout est explicable. Le savoir permet de libérer l’humanité de l’obscurantisme. Un siècle plus tard, le Romantisme s’y oppose, et prône un culte du moi et de la sensibilité. Il existe encore des parts d’ombre dans le coeur des hommes. Le mouvement gothique s’en inspire. La science, symbole suprême de la connaissance devient effrayante. Elle inquiète, car elle donne la toute puissance à l’humanité, qui ne craint plus aucune limite.

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An Experiment on a Bird in the Air Pump – Joseph Wright of Derby ( 1768 )

La science tend à se transformer en monstre abject, capable de vie ou de mort. Le Romantique se tient comme l’enfant, fasciné, à la fois effrayé et émerveillé par la destruction de l’âme. L’obscurité, faiblement éclairé par une nuit de pleine lune, est effrayante. Mary Shelley et son Frankenstein viendra questionner définitivement la science, et sera à l’origine d’un des monstres les plus emblématiques du cinéma d’horreur gothique.

Dans le Frankenstein de James Whale de 1931, le monstre n’est pas réellement celui que l’on croit. Dr Frankenstein incarne la figure du scientifique fou. Caché dans un château éloigné de tout, lors d’une sombre nuit d’orage, il réanime la mort. It’s Alive ! Les mots glacent le sang. Le scientifique est un fou, actionnant ses leviers et contemplant l’horreur qu’il vient de créer. Mais la créature innocente, enchaînée, détestée par son propre créateur tente de survivre dans un monde qui la rejette. La compassion va du côté du freak, et non du monstre civilisé Frankenstein. La science dans sa folie n’est porteuse que de malheurs.

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66 ans plus tard, l’adaptation de Sleepy Hollow par Tim Burton vient moderniser le propos. Ichabod Crane est un scientifique reconnu, dont les avancées ne sont pas encore acceptées par un monde encore trop conservateur. Sa foi en la connaissance vient pourtant heurter le surnaturel, et ébranlée par l’inexplicable. Le cavalier sans tête, revenu d’entre les morts pour se venger dépasser la raison. Néanmoins, c’est grace à un rigueur scientifique, une analyse rationnelle que Ichabod Crane parviendra à résoudre cette mystérieuse énigme. Disséquer un cadavre n’est pourtant pas envisageable pour ses contemporains. C’est pourtant ce qui lui permettra d’apporter des preuves. La science n’est plus le monstre d’autrefois, elle se doit d’être humble car elle ne sera jamais capable de tout dire.

Figures Féminines

Le gothique s’associe aux jeunes filles blondes, douces et virginales en proie aux fantômes du passé, poursuivies par un danger permanent. Pourtant la fiction gothique n’a d’abord eu rien de féministe. Les œuvres gothiques à leur début, tel que Le Château d’Otrante de Walpole, se construisaient dans un schéma purement manichéen. Les gentils contre les méchants. L’héroïne devenait alors un modèle de vertu. La lecture devient à cette période plus accessible à certaines femmes, à l’indignation générale de l’Eglise et des hommes. Car lire, c’est connaître. Connaître, c’est se révolter. Alors il fallait faire peur. Empêcher les femmes d’être perverties, et les garder sur le droit chemin, pour mieux les contrôler. Les héroïnes qui suivent la morale s’en sortent. A l’inverse, les sorcières, les tentatrices, les femmes sensuelles sont des monstres hystériques qui n’amènent que le chaos.

Pourtant, la fiction gothique aura permis aux femmes de se faire un nom dans la littérature. Ann Radcliff, Mary Shelley, les soeurs Brontë. La littérature gothique accompagne une féminisation progressive de l’écriture.

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Le cliché de l’héroïne gothique persiste mais s’est transformé avec le temps. La récurrence la plus récente reste celle de Crimson Peak de Guillermo Del Toro. Edith Crushing, héroïne blonde toujours, impressionne par sa modernité dans une époque trop conservatrice. Ecrivaine dans un monde d’hommes, forte et fière de ses choix. Si d’abord elle se laisse submerger par la peur, sa raison et sa compassion vont l’aider à comprendre les mystères qui se cachent dans cette demeure. Si le gothique cherchait à emprisonner les femmes dans une morale, celles-ci sont parvenues pour le mieux à s’en détacher, et à devenir plus fortes

Immoralité : l’effroyable tabou

Le gothique, par son manichéisme oppose très souvent le bien et le mal, suivant logiquement une morale chrétienne. La bonté, la droiture morale, la pudeur incarnent le bien et permettent aux héros-ïnes de sauver leur propre vie. A l’inverse, les monstres et les damnés sont ceux tombés dans la perversion. La mort et le sexe sont étroitement liés. Eros et Thanatos. Le sexe est dangereux, dégoûtant, immoral. Dans les Innocents de Jack Clayton de 1961, les relations charnelles ont causées bien des malheurs. La gouvernante Miss Giddens entendra les gémissements des amants dans les couloirs sombres du manoir. Le sexe est souvent bestial, incorrect, impudique aux yeux d’une société qui ne l’accepte pas. C’est cette scène étrange du Dracula de Coppola, où une femme et un loup-garou se lancent dans un acte sexuel sur les tombes. Mais le gothique effraie en transgressant certains tabous. De la pédophilie dans les Innocents, avec le baiser volé de Miles à Miss Giddens. La relation incestueuse entre frère et sœur dans Crimson Peak. Le suicide dans la Dame en Noir. L’excès caractérise la fiction gothique, et agit en catharsis.

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Plaisir esthétique

Le mouvement gothique s’inspire du romantisme, y compris dans son esthétisme. En effet, il reprend certains thèmes qui lui sont chers. La nature face à l’industrialisation massive de la société. La solitude des êtres. La fascination pour les tempêtes et les paysages dévastés. Le sublime. Théorisé par Edmund Burke, le sublime désigne avant tout l’émotion ressentie face aux falaises escarpées, aux tempêtes destructrices. Ce plaisir du beau, et l’effroi que provoque le danger de telle scène.

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An Avalanche in the Alps – Philip James De Loutherbourg ( 1803 )

Le gothique propose un véritable plaisir esthétique. Il explore les recoins des manoirs d’une autre époque, que l’on explore à la lumière vacillante d’une chandelle, qui laissent une plus grande part à l’ombre et à un danger. Des demeures isolés du reste du monde, presque hors d’une réalité. Celle immense des Innocents, véritable labyrinthe où chaque porte amène ses secrets. L’immensité de ces demeures renforce cette solitude et un sentiment de danger imminent. La demeure est souvent un personnage clé de l’intrigue. L’architecture menaçante de Crimson Peak perd son spectateur entre l’admiration et la peur d’un lieu à la fois luxueux et dérangeant. Les couleurs sombres, du vert au rouge pourpre, la poussière et les traces de rouille ajoutent à l’aspect délabré. On est loin de l’expressionnisme allemand, et de son noir et blanc contrasté dans le Nosferatu de Murnau, pourtant influence majeure du cinéma d’horreur.

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Mais l’esthétique gothique se tient dans une nature déchaînée. L’orage et la tempête viennent obscurcir le tableau. Le feu, symbole même de la destruction vient côtoyer les torrents de pluie. L’univers n’est jamais serein. Au loin, les personnages déambulent dans les cimetières, entre les morts, et sont pris au piège des moulins enflammés. La fiction gothique est d’abord une atmosphère au delà des mots, le plaisir du beau.

La musique joue également un rôle primordial dans cette esthétique. Le chant de Flora des Innocents instaure une atmosphère lugubre et dérangeante lorsque celle-ci s’accompagne de l’image. Les morts, les pleurs et les lamentations transforment la douceur de l’innocence en un chant funèbre.

Les origines de la peur

On pourrait reprocher à la fiction gothique d’être trop simple. Pourtant, elle ne tombe pas dans la facilité. L’histoire ou le scénario ne sont généralement peu compliquées. Mais parce qu’elles sont simples, elles sont efficaces. Ce n’est pas ce qui est dit, mais la manière de le dire qui importe. Les histoires gothiques ne sont finalement que des histoires qu’on se racontent au coin du feu. Les fantômes tourmentent les nouveaux arrivants de la demeure. Un savant fou réanime la mort. Mais c’est parce que Poe utilise une narration homodiégétique que le récit devient terrifiant. Le narrateur devient le seul témoin, et l’on ne sait si l’on peut le croire ou non. La Dame En Noir n’est finalement qu’une histoire de fantôme. Mais c’est dans son atmosphère si bizarre, si dérangeante que la peur est possible. Il n’y a besoin que d’une scène, du silence des pas dans les couloirs. Des jouets effrayants qui s’animent, des plans sur des couloirs obscurs pour que la menace se fasse sentir.

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Le gothique fait appel à nos peurs d’enfant. Celle de l’inexplicable, du surnaturel. Et de l’obscurité. Guidés par la lueur d’une chandelle, les personnages explorent les couloirs sombres. Les fantômes passent, parfois indirectement, dans le reflet d’un miroir, d’une fenêtre, dans le dos des personnages. Le spectateur devient le témoin du surnaturel. Incapable d’alerter le personnage, il ne peut qu’attendre avec angoisse le moment fatidique. Le spectateur redevient l’enfant du tableau de Derby, les yeux cachés derrière ses doigts, mais incapable de détourner le regard.

Mais la peur naît aussi de soi. De notre propre rapport à l’image. Le gothique, notamment avec Poe, entretient un rapport intéressant avec Freud, bien avant celui-ci. Les décors labyrinthiques renvoie souvent à l’âme humaine. L’exploration d’un subconscient. Les personnages déambulent dans des couloirs sans fin, remettant sans cesse en question leur santé mentale. L’écriture de Poe, par sa narration, rend confus le rapport entre réalité et folie. Celle-ci brouille les pistes, et effraie. Dans les Innocents, Miss Giddens erre dans les couloirs de sa propre âme, ne sachant jamais si elle peut se faire confiance. Les autres personnages viennent contredire ses sens. Est-elle folle ou non, l’ambiguïté demeure jusqu’au tragique dénouement. La terreur naît alors de nous-même, de notre propre esprit et de l’inconnu qui l’entoure, et parvient à nous faire douter.

Combattre la mort

L’obsession de la mort, son esthétisation, ce plaisir que l’on prend vient peut-être amoindrir nos peurs. L’inconnu, le destin tragique de l’humanité, le subconscient et la folie sont des peurs partagées par l’humanité. La peur agit alors comme une catharsis. On les matérialise. Elles ne sont plus des notions abstraites, mais prennent forme pendant un temps. Et les affronter nous fait ressortit plus forts. Les cauchemars reviennent la nuit. Mais écrire la mort, c’est déjà la dominer. C’est la rendre au moins belle. C’est la soumettre à ses mots, à son imagination.

C’est peut-être là tout le propos de Crimson Peak. Edith est hantée par des fantômes. Dès lors qu’elle les comprend, qu’elle prête attention, le danger change de camps. La peur ne provient plus de ceux que l’on pensait mauvais. Savoir dompter nos peurs pour parvenir à les comprendre, et les rendre moins effrayantes.

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L’horreur gothique semble appartenir à des temps anciens, presque en décalage total avec l’horreur que le cinéma actuel nous propose. Pourquoi continuer ? Tim Burton en est devenu l’un des représentants contemporains, qui lui a permis de développer un univers fort et personnel. Dans un cinéma où l’horreur devient presque névrosée hystérique, la peur a évoluée. Le gothique conserve son charme ancien, et parvient à doser l’étrange, le bizarre et l’effroi d’une manière plus subtile. Que ce soit Crimson Peak, ou la Dame en Noir, l’horreur gothique cherche aussi à s’approprier les codes plus récents de l’horreur, comme le montre les nombreux jumpscares. Mais d’autres continuent d’exploiter une certaine lenteur, comme The Witch, qui plonge son spectateur dans un véritable cauchemar. Le gothique est peut-être désuet, mais il conserve un charme éternel.

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. tinalakiller dit :

    Très bel article miss ! 😀

    Aimé par 1 personne

  2. princecranoir dit :

    Etude passionnante et richement illustrée, qui nous ramène vers les riches lectures des miss Brontë et Shelley, vers les films de Burton, Del Toro ou Clayton (qui adapte d’ailleurs le frissonnant « tour d’écrou » au romantisme sulfureux).
    De très belles toiles en sus que je ne connaissais pas. Il est intéressant de voir comment le gothique circule à travers les arts, change de forme, après avoir été péjorativement associé à l’art du Moyen Age.

    Aimé par 1 personne

  3. MarionRusty dit :

    Excellent et passionnant article! Ann Radcliff, Mary Shelley, les sœurs Brontë, juste la base pour moi. J’ai tatoué sur mes cotes un extrait des hauts de hurlevent et sur mon bras quelques mots des Mystères d’Udolphe. L’esthétique des films gothiques est travaillée car la peur dans ces œuvres revelent de l’imaginaire, ça ne peut donc être un décor commun. Magnifique décor d’ailleurs dans Crimson Peak.

    Aimé par 1 personne

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