C’est grave

Pourquoi ce plaisir malsain de la chair déchirée ? Nous devenons des voyeurs des actes les plus profanes. Enfermés dans cette salle sinistre, loin des regards, on se laisse bercer par l’horreur. Entre ces murs, les vices se réveillent. Personne ne doit savoir ce qu’il s’y passe. Les tabous de la chair, du sexe cruel et de la mort.

Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

Grave de Julia Ducournau se digère avec le temps. Mais s’imprègne durablement dans notre corps. Car de corps, il en est question. Au-delà d’être un film, il nous propose une véritable expérience des sens. Il sait d’abord nous séduire, par son étrange douceur, par ses moments drôles. Rire, c’est quelque chose de plaisant, souvent sincère, qu’on ne peut réprimer. Et puis lorsque on s’y attend le moins, l’horreur surgit doucement. Le rire nerveux laisse place à une angoisse sourde. Notre propre corps est pris au piège. Le rire mute en une terreur inattendue qu’on ne peut déjà plus fuir. Le film s’amuse à nous manipuler, et est en cela d’un efficacité redoutable. Le gore n’est jamais là par hasard, et laisse place à une expérience purement physique.

C’est davantage une expérience cinématographique. L’obscurité nous force à voir ce que l’on redoute. La violence organique, des corps imparfaits que l’on ne peut dompter. La musique s’immisce dans notre crâne pour le torturer. Les notes dissonantes du clavecin ajoutent à l’atmosphère étrange qui se dessine. C’est un plaisir macabre. Le fantasme inavouable de la chair. Des gros plans sinistres des mouvements des muscles et des plaies sanglantes. C’est là une esthétique sensuelle de la mort.

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Le film conte avant tout la métamorphose des corps. Celui pur et virginal de la douce Justine. Un corps fragile qui se transforme et duquel elle se trouve prisonnière . Impossible de fuir le monstre lorsque celui-ci se cache en nous. C’est une véritable tragédie qui s’abat sur l’héroïne, contrainte de vivre avec. Une fatalité cruelle qu’elle doit accepter. La quête d’érotisme se lie avec une violence bestiale. La fille devient animal, animée par l’envie de mort.

Car finalement, il n’est peut-être question que d’un passage à la vie adulte. La découverte d’une sexualité, l’alcool, les désillusions. L’intégration d’une école de vétérinaire devient un rite initiatique. Les corps souillés deviennent presque des zombies ravagés par les effets de l’alcool et de la drogue. Derniers moments de l’adolescence.

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Le film est peut-être imparfait sur l’écriture de ses personnages secondaires, parfois pas assez fouillés alors même qu’ils possèdent une personnalité forte. Garance Marillier est une vraie révélation, et ne peut laisser indifférent. On éprouve une certaine compassion envers cette héroïne prisonnière d’elle même.

Grave est un film important. Et il faut le voir. Le cinéma de genre français, quoi qu’on en dise, est beaucoup trop rare. Encore plus lorsque celui-ci est réalisé par une femme. Non pas que cela influe sur la qualité, mais un film d’une telle envergure en France est déjà un exploit en soi qu’il faut absolument encourager ( au détriment des comédies débiles et racistes de Clavier ). Il y’a une vraie fierté, surtout en tant que femme, de voir un tel film. C’est un rêve qui devient tout à coup possible.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. princecranoir dit :

    Un film imparfait c’est vrai, mais diablement culotté (si je puis me permettre cette référence au film), porté par une interprète étonnante. L’analogie entre l’appétit animal et transition sociale ou physiologique n’est pas nouvelle, mais elle est plutôt bien vue en cette époque de repli vers l’antispécisme et le végétalisme (une problématique esquissée au début mais un peu vite évacuée selon moi). A voir, je suis d’accord.

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    1. Suzy Bishop dit :

      Je te réponds bien tard. A vrai dire je ne suis pas sûre que l’antispécisme soit important, il est selon moi plus un prétexte pour parler d’un sujet bien plus intéressant. Chacun dans le film échappe à sa destinée, et n’est pas contraint d’être celui/celle qu’il.elle doit être. Le film lui continue de me hanter

      Aimé par 1 personne

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