S’enfermer dans le noir

Viens, on va au cinéma ce soir. Pour se retrouver, pour passer du temps ensemble. La phrase en soi semble être contradictoire. Passer du temps côte à côte, se taire dans le noir et attendre. Curieuse activité de groupe. Pourquoi s’obstine-t-on à voir des films au cinéma ? Pour le bon son, vous me direz. Pour l’image. Pour le confort. Finalement, c’est quoi aller au cinéma ?

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C’est s’enfermer dans le noir. Dans une salle remplie de visages troubles. Le lieu dans lequel nous, les aveugles, recouvrons la vue l’espace d’un instant. Quatre murs régis par des lois immuables. Un silence précieux. Une attention particulière. Le moment qui précède un film ressemble presque à une cérémonie. Qu’est ce qu’on va manger. Quelle place choisir, pour avoir le meilleur angle de vue. Pour s’isoler des autres. Pour être confortablement installés. La lumière tamisée. Une préparation minutieuse, avant de plonger dans cet état de rêve incertain.

C’est franchir la barrière de la réalité. C’est franchir une porte vers l’inconnu. Enfant, c’est s’asseoir dans le noir qui nous terrifie tant, pour découvrir un spectacle de lumière. Le miroir d’un autre monde. C’est un lieu de possible, dans lequel on vit une expérience nouvelle, où les histoires fantastiques qu’on lisait tard le soir se transforment soudainement en du réel. Comme pour de vrai. On se crée des souvenirs dans une foule d’inconnus, qui comme nous peut-être, rêvent encore. Les lieux, les personnages, l’action. Tout est si proche, si vrai. Je ne crois que ce que je vois. La naïveté enfantine nous pousse à idéaliser ce que l’on voit. A nous laisser être  emporté par le flot de lumière qui jaillit du néant.

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Et puis on grandit. On sort entre amis, on va au cinéma en groupe. C’est une sortie festive, bien qu’improbable. On se retrouve, on s’attend, on rit. Avant de se retrouver seul avec soi même, dans notre tête. On regarde le film, et on se demande ce qu’on va pouvoir en dire. On va voir un film léger. On s’est trompé de film. C’était trop sérieux. On débat. On s’engueule et on rit. Et on repart. Ça n’a plus d’importance. Ce qui était important, c’était ce débat, c’était d’avoir partagé quelque chose. D’avoir été connectés tous ensemble dans le plus grand silence.

Ce qui importe, c’est ce qu’on partage avec des inconnus sans même leur parler. Au cinéma, on a moins peur de ne pas retenir ses larmes, de rire, d’avoir peur. Parce qu’on est entouré d’une foule d’anonymes. Qui eux aussi ressentent.  Que la nuit dissimule nos émotions. Une séance de cinéma n’est jamais silencieuse. Si l’on prête l’oreille, on entend encore des corps qui se meuvent. Des soupirs, des rires, des reniflements, une toux, des voix. Une salle de cinéma est un lieu étonnamment agité. Ceux qui se lèvent, s’installent, bougent, fouillent, mangent, dorment, se réveillent. C’est toute une vie inconsciente qui se déroule derrière nos yeux. Warhol l’avait lui bien compris. En filmant le vide, il parvenait à braquer la lumière sur nous spectateur. Empire. L’image mobile n’était plus celle d’étrangers assis dans une salle. C’était l’écran. La salle se mouvait, râlait, s’énervait, partait, venait. Peu importe la réaction, il fallait qu’il y’en ait une. Nous sommes les personnages d’un film que personne ne veut voir.

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Quel est ce plaisir inéluctable du grand spectacle ? Celui de se plonger dans une réalité alternative, qui nous prend par les sens. La vue, l’ouïe, le toucher. La 3D n’a fait qu’accroître ce plaisir de l’immersion. Il y’a des films qui ne se voient que sur grand écran. Parce que les sensations se décuplent. L’impression de flotter dans les ténèbres de l’espace avec Gravity est une expérience qui n’existe pas ailleurs que dans un cinéma. Ce sentiment si fort de perdre pied, de tournoyer, d’être en danger semble réel. On touche du doigt l’inaccessible. Après tout ce temps l’illusion demeure. On a pourtant bien appris depuis l’Arrivée d’un train à la Ciotat des frères Lumières. On ne craint plus l’impact imminent. Pourtant, on continue de se cacher, de sursauter, d’avoir peur. Parce qu’on se sent vulnérable.

Il y’a toujours quelque chose de curieux de voir des personnages dans un cinéma. Réalité de Quentin Dupieux. C’est comme voir son propre reflet. On prend soudain conscience de l’absurdité de nos actes. On regarde des gens qui nous regardent. C’est un moment d’infini. La salle de cinéma, dans sa noirceur est un lieu hors du temps. Hors de toute réalité. On y trouve parfois le temps long. Trop rapide. On se perd dans le temps. On se laisse manipuler plus facilement, parce que l’on se retrouve tous à penser à la même chose. On cherche tous à décrypter un langage, peu importe le film. L’écran est une passerelle vers un monde de symbole qu’il nous faut déchiffrer. Parfois on y arrive, parfois la fatigue nous emporte. Parfois on ne parle simplement pas le même langage. C’est peut-être inconsciemment toute l’histoire de Premier contact. L’histoire de spectateur face à  un monde inconnu, qui tente de faire sens de symboles projetés sur un écran de fumée. L’histoire d’un spectateur capable de voir le temps se disloquer sous ses yeux. On cesse d’être des enfants perdus dans le noir.

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C’est peut-être ce qui nous pousse encore à se faire peur. L’obscurité de la salle. Nos sens en éveil. Notre passivité. Et si la salle de cinéma n’était finalement qu’un piège ? Une salle sombre qui nous perd dans notre propre tête. Qui nous abandonne à nos plus grandes peurs, sans pouvoir les fuir. L’image imposante. Le son. Le bruit. Tout s’infiltre contre notre grès en nous. Certains films cherchent à nous piéger. Under the Skin de Jonathan Glazer. La lenteur sinistre. L’incompréhension. L’ennui. Le film se joue de nous. Le film sait ce que nous sommes, des spectateurs prisonniers. Les scènes se répètent encore et encore. L’enfant hurle sur cette plage pendant des heures. Le malaise s’installe. La peur grandit. L’idée de partir nous traverse l’esprit. Pourtant c’est impossible. L’image est plus forte, fascinante, hypnotique. Elle nous a déjà asservi. Le corps ne répond plus. Comme Alex, la violence des images nous fait mal. Les yeux grand ouverts. Les mains crispées dans le siège.  Mais on ne peut en détourner les yeux. On ne peut lui échapper. Il est déjà trop tard. C’est une expérience douloureuse. Mais terriblement passionnante et enrichissante.

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Nous sommes les cobayes d’une expérience. L’expérience cinématographique. Passif. Pensif. On voit. On ressent. Parce que nous sommes pris en otage, on se laisser aller. On se soumet à l’image. L’idole. Nocturnal Animals de Tom Ford. Film grotesque et beau qui nous plonge dans un profond malaise. Dès les premiers instants, d’une monstruosité éclatante. On se méfie de chaque instant. La crasse et la violence du Texas, de ses détraqués. Le vide d’une vie épurée. Il manipule le temps, les réalités. Ce n’est pas tant les mots qui font sens. L’ambiance vénéneuse s’empare de nous. L’image nous happe. Et nous brise à chaque instant.

Aller au cinéma, c’est peut-être simplement aller au musée. Voir du beau. Le silence religieux invite à l’intériorité. Invite à penser. Invite à se laisser aller. Se laisse envahir par le beau. Admirer avant de comprendre. C’est se laisser séduire. C’est s’émouvoir. The Neon Demon exige une passivité des sens, une soumission totale à l’écran. Être absorbé. Transcender toute forme de temporalité, dans un lieu qui n’en a plus. La salle de cinéma, plongée dans le noir devient un espace infini, où le réel est conditionné par le temps de l’image. La lenteur. Le montage.  Le cinéma joue sur notre rapport au temps. Et nous rend dépendant.

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C’est même une religion. Un sanctuaire sacré où se rejoignent les curieux et les adeptes. Franchir la porte, c’est abandonner le réel l’espace d’un instant. Pour rêver, pour pleurer, pour se faire peur. Chacun a une raison  d’être là. Par hasard. Pour voir. Pour se surprendre. Pour se détendre. Pour tuer le temps. C’est encore un des rares lieux où l’on peut être soi même. Aimer, critiquer, défendre, détester.

Les lumières se rallument, les projecteurs se braquent à nouveau sur nous. Tout tourne à nouveau autour de nous. Nous sommes redevenus maîtres de nous-mêmes, et de l’univers qui nous entoure. Un silence pesant, une agitation nerveuse. Les yeux humides, le sourires, l’incompréhension. Un réveil difficile. Le corps se réveille, endormi, engourdit. Les voix s’élèvent. On oublie déjà ce qu’on vient de voir. On est hanté par les images, les mots, le sons. Un dernier instant de flottement avant d’arpenter le monde. Le retour brutal à la réalité, les pensées ailleurs. Parler, dire, comprendre, s’énerver. Chacun repart dans sa direction, avec un souvenir unique. Quelque part, quelqu’un a partagé nos larmes, nos rires, notre fatigue, notre passion. On partage le souvenir de quelques inconnus, sans même les avoir vraiment rencontrés.

Parce que dans les ténèbres, on redevient humain. On se retrouve autour d’une lumière pour se raconter des histoires qui durent à tout jamais, et qui parviennent enfin à nous faire parler un même langage.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. C’est à un émouvant témoignage auquel tu nous invites à travers ce texte, richement illustré de cette matière cinématographique à laquelle il s’intéresse de près. Je te rejoins évidemment sur la notion de partage, mais aussi sur ce phénomène paradoxal d’une expérience collective sur laquelle chacun exprimera ensuite un ressenti singulier. L’image extraite de « réalité » est à ce titre tout à fait parlante (même si elle illustre dans le film une remise de prix à une cérémonie et non le visionnage d’un film). Continuons donc de partager nos opinions sur ces images et ces récits animés, ces mondes inversés qui nous ressemblent tant (sortes de « stranger things » prenant vie à la surface d’un écran), et d’en jeter nos impressions sur la toile, comme si, tout à coup, nous avions finalement saisi ce que d’autres n’avaient pas su voir.

    Aimé par 1 personne

    1. Suzy Bishop dit :

      Merci beaucoup pour ta très belle réponse je ne pourrais dire mieux. Et oui, c’est une  » chose étrange  » que d’aller au cinéma, cet univers parallèle où tout est possible !

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