The Sound and the Fury

Regarder une série demande du temps. C’est l’attente perpétuelle d’une échéance qu’on idéalise, mais qu’on redoute à chaque instant. On mène une double vie. Des personnages devenus nos semblables, des amis de longues dates. Jusqu’à ce que la mince frontière se brouille. Une obsession. Jamais assez. Encore. Une obsession. De la mort. De l’occulte. Du néant. True Detective, saison 1 de Nic Pizzolatto.

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1995. Louisiane. Rust et Cohle enquête sur le meurtre bien étrange de Dora Lange, retrouvée accrochée à un arbre affublée de bois de cerfs. Ici, l’enquête ne change pas à chaque épisode. Mais chaque saison se présente comme nouvelle : de nouveaux personnages, un nouveau lieu, une nouvelle enquête.

Les notes graves. Le feu. Le noir. La Louisiane. Le générique donne le ton dès l’ouverture. Elle nous envoûte, pour mieux nous captiver, nous piéger. Une série policière, encore. Sauf qu’ici, la série flirte avec le cinéma, par sa distribution peut-être, par son plan-séquence. Peut-être. Elle n’a en tous cas rien à lui envier, tant par son imagerie macabre que par ses personnages désenchantés.

Matthew McConaughey. Rust Cohl. Un nom qui résonne de la noirceur du charbon. Un personnage lui aussi rongé par le temps. L’accent texan est emprunt d’une certaine gravité. Solitaire, nihiliste, alcoolique, drogué. Un personnage assez ambigu, qu’on peine à cerner véritablement. Une sorte de désespoir sur le monde, sur l’humanité.Il s’en dégage un puissant pouvoir de fascination.  Quelque chose d’imposant, un étrange charisme. Marty. Woody Harrelson. Parfaite antithèse de son coéquipier. Bon père de famille. Accro au sexe et aux femmes. Incapable de comprendre Rust. Deux personnages avec leurs failles. Deux personnages ambivalents, des sentiments souvent contraires. Un duo qui fonctionne par ses différences.

True Detective incarne l’essence même du Southern Gothic. Celle d’une Amérique oubliée, des rednecks. L’Amérique des monstres. La Louisiane. Sud des Etats-Unis. Un lieu crade, misérables. La nature reprend ses droits. Les marécages, la boue, la terre. L’image respire la poussière, elle est terne. Le ciel est obscure, les nuages menaçants. Un lieu maudit, qui suinte la mort et les cendres. Une terre reculée, hors du temps, hors de cette Amérique fantasmée. Dangereuse. Hantée par les hommes. Loin du gothique des fantômes et des loups-garous. L’Enfer est réel. Une population violente, pauvre, déboussolée erre dans les ruines. Des ruines. Des ruines. Des ruines. Les maisons s’effondrent. Les friches industrielles se décomposent, symbole de la chute d’une économie.  La crasse s’infiltre par tous les pores. Le souvenir sinistre de Katrina et de ses ravages. Des bars miteux. Des bordels. Des clubs de strip-tease. Le lieu de prostituées, des dealers, des pires ordures. Les enfants disparaissent. La mort rôde en silence. C’est une spirale infernale qui entraîne tout le monde dans la drogue, l’alcool, le néant. Rien n’est rationnel. Sordide, inquiétant, sale. L’Amérique de la désillusion, des oubliés, des méprisés.

 

Le sexe est monstrueux. Il n’est pas érotique, il dérange. Il est répugnant. Il est déviant. Le viol, l’inceste, l’adultère, la prostitution, la pédophilie. Le travestissement, l’homosexualité, des pratiques  » déviantes ». C’est le regard culpabilisant de l’Amérique puritaine et chaste. Le sexe est animal. Anormal . Il a quelque chose de profondément violent. Glauque.

La drogue. La mort. L’alcool. Ce vertige angoissant du vide, cette tornade noire capable de nous aspirer dans le néant. La drogue. La mort. Une lente descente aux enfers, ce monstre sans yeux qui nous attrapent la cheville pour nous entraîner dans les ténèbres. Des meurtres. Dora Lange. Des meurtres. Des enfants. La tension augmente chaque seconde, la terreur s’accroît dans chaque recoin. C’est insoutenable.  C’est obscène. On croit voir, mais on ne voit rien. La peur nous ronge le cerveau et nous fait voir les pires atrocités. Tout n’est que suggestion. Tout n’est que manipulation.  L’enquête tourne à l’obsession. On est piégés.

La famille est essentielle. Elle se déchire, se sépare, se reconstruit, se tue. Pour Marty, la famille, c’est tout ce que possède un flic.  Marty a vu sa famille se détruire devant lui. Les deux finissent dans une solitude inévitable. Les liens familiaux sont fondamentaux. True Detective n’est finalement qu’une histoire de famille. Des enfants perdus. Il faut chercher un père, une mère, une tante, un cousin. Des noms de famille.Souvent inexistants. Le petit-fils de, le cousin éloigné, un oncle. Tous sont liés par des liens sacrés. La famille patriarcale, modèle mythique du Sud. On a pas le droit de la tromper, de la tuer. Sinon, c’est soi-même qu’on met en exil. C’est n’être plus rien.  Et ces liens familiaux vont devenir de plus en plus repoussant, jusqu’à virer au cauchemar. Les femmes elles, ne sont rien. Ce sont des objets sexuels. Des mères. Des prostituées. Des folles. Des victimes. La faute au patriarcat, héritage grotesque d’un paradis désormais perdu. Elles incarnent le pêché.

Southern Gothic. Cette culture du bizarre, de l’étrange. La frontière entre réalité et le fantastique s’amincit. La série baigne dans un mysticisme dérangeant. L’Eglise. Les chants religieux résonnent dans la poussière. La religion devient inquiétante. L’Eglise se pare de fresques occultes. Pour Rust, la religion est une affaire d’idiots. Les gens se réfugient dans la foi, leur fascination dérange.  L’église devient un lieu profane. Cette foi profonde se heurte au pessimisme de Rust. L’humanité n’est rien. Et aux rituels sataniques. Dora Lange, affublée de bois de cerfs. Une théâtralisation de la mort.Des dessins. Les bois de cerfs, le bandeau sur les yeux. Savoir prêter l’œil. Voir un tueur que personne ne voit. L’ogre. Le grotesque. Mardi Gras, prétexte à la dissimulation de l’identité. Prétexte aux cérémonies sataniques, et aux actes les plus effrayants.  Et le Roi Jaune. The King In Yellow est un méta-livre écrit par R.W Chambers. Plusieurs nouvelles,plusieurs personnages. Tous deviennent fous après avoir lu un livre maudit. Carcosa. Dans la série comme dans le livre, la terreur naît de l’inconnu.  Ce ne sont que des bribes, des mots, des citations qui apparaissent et qui nous intrigue, nous spectateur. Le mystère qui entoure l’enquête rejoint le mystère qui plane autour de ces mots. Carcosa est un lieu qui apparaît comme interdit. Les personnages se soumettent tous à ce Roi Jaune, gloire à cette divinité monstrueuse. L’angoisse monte. Jusqu’à l’apothéose de cet épisode final. Carcosa, lieu maudit, lieu morbide. Le tabou. La création d’une horreur cosmique, et la rencontre avec  l’auto-proclamé Roi Jaune. L’ouverture d’une brèche vers le Néant. Le totem, le Roi Jaune se tient debout. Cette terreur nauséabonde, qui vient du fond des entrailles, mi-réelle, mi-mystique. Où les démons se rencontrent.

« Strange is the night where black stars rise,

And strange moons circle through the skies

But stranger still is

Lost Carcosa.  »

The King in Yellow , R.W Chambers

True Detective  a quelque chose de profondément malsain. C’est une fascination morbide. Le Mal ronge les hommes. L’Amérique rurale est remplie de vice, de violence, loin de la féerie de l’American Dream. Peu importe la Saison 2. Celle-ci se vaut pour elle-même.

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7 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Bonjour! Effectivement regarder une série demande du temps mais il faut aussi être assidu ce que je n’ai jamais su. Votre article m’a donné envie de m’y replonger et d’entamer la première saison de « True Detective ».

    J'aime

    1. Suzy Bishop dit :

      Question assiduité, je ne suis pas un modèle, mais je crois qu’il faut toujours trouver ce qui nous passionne pour qu’on veuille le prendre, ce temps ! Je suis vraiment ravie alors, j’espère que cela vous plaira autant qu’à moi !

      Aimé par 1 personne

      1. Je l’espère aussi. J’avais commencé la série Games of Thrones et je me suis arrêté à la 3ieme saison. Je n’arrivais plus à suivre le rythme. Je crois que je préfère voir une œuvre complète dans un format unique. Mais je vais retenter ma chance!

        Aimé par 1 personne

  2. tinalakiller dit :

    Cette saison est un pur chef-d’oeuvre. Je l’ai vu deux fois et sans aucun regret. Quel ambiance, quelle intensité, quelle interprétation, des personnages forts ! Du suspense et de l’émotion jusqu’au bout. Bref, il y a vraiment tous les ingrédients pour créer un petit bijou, trop rare à la télévision.

    Aimé par 1 personne

    1. Suzy Bishop dit :

      T’as tenté la deuxième saison ? J’ai pas le courage, ni l’envie de la voir et de me gâcher le souvenir de cette saison géniale !

      Aimé par 1 personne

      1. tinalakiller dit :

        Non pas encore, comme toi, j’ai trop peur d’être déçue !!

        J'aime

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