A Brand New World

Tim Burton. Ces deux mots font frémir de plaisir la moitié des cinéphiles et d’ennui les autres. Il y a les fans de la première heure déçus par la suite, ceux qui préfèrent les derniers, ceux à qui ce cinéma ne fait absolument rien, ceux qui y vouent un culte, ceux qui aiment (presque, Alice quand même…) tout comme moi, dans tous les cas le cinéaste a toujours déchaîné les passions, le génie sorti de nulle part que l’on a retrouvé chez Disney puis à son compte (plus jamais de film de commande, promis juré) puis de nouveau chez Disney (sauf que les films de commande sont parfois malheureusement essentiels pour payer le reste de ses films qui ne sont pas des succès commerciaux) … Le Monsieur a déjà une carrière bien remplie et n’est pas prêt de s’arrêter vu sa gourmandise (Beetlejuice 2, avant ou après Dumbo ? Y a quelque chose avant ? Ces deux projets sont ils encore d’actualité ? Et on parlait pas d’une suite à Charlie fut un temps?). Pourtant, chacun de ses films résonne comme un plot twist, comme une nouvelle que personne n’attendait. Aussi, quand on apprend que le grand Tim va adapter du Ransom Riggs, qui en Miss Peregrine concentrait un talent fou d’écriture fantastique et romanesque dans une série à 3 tomes (pour l’instant), on se dit à la fois « ah bon » mais aussi surtout, la surprise passée : comment n’y a t’on pas pensé plus tôt ?

Le film conte l’histoire d’un jeune homme, rejeté par ses pairs car fragile et un peu obsédé par les histoires fantastiques que lui raconte son grand-père. Une d’entre elles, c’est celle du manoir de Miss Peregrine, qui depuis les années 1940, en pleine seconde guerre mondiale, cache des enfants aux dons particuliers : maîtriser les airs, le feu, avoir une bouche derrière la tête, une apparence pétrifiante… La métaphore des abris ayant pu protéger les juifs opprimés durant la guerre est évidente et assumée par le film, l’intérêt résidant en ce grand père qui est convaincu, et convainc son petit fils, que l’histoire n’est pas une métaphore et que les enfants existent bien. Seulement, à la mort étrange du grand père, le jeune homme va faire son deuil en tentant de retrouver le manoir. Plus encore, il va trouver un monde hors du temps, où le même jour de 1943 se répète à l’infini, unique moyen de protéger les enfants de Barron et de ses sbires, qui se rapprochent un peu plus chaque jour.

Miss Peregrine et les enfants particuliers
Eva Green est parfaite en Miss Peregrine.

Fantastique, rejet de la différence obligée de se cacher pour survivre, défaillance paternelle, faux semblants, naïveté et meme banlieue pavillonnaire (on ne peut pas s’empêcher de remarquer les similitudes entre le décor d’ouverture de Miss Peregrine et celui dans lequel évoluent les protagonistes d’Edward aux Mains d’Argent), tout était réuni dans l’œuvre de Ransom Riggs pour que Tim Burton puisse en tirer la sève et la tortiller à l’aide de son incroyable inventivité visuelle et poétique. Alors que le réalisateur ajoutait avec délice et introspection des thématiques chères a son cœur dans Charlie et la Chocolaterie ou La Planète des Singes, il n’a plus ici qu’à adapter avec fidélité le ton et les éléments dramatiques principaux de l’œuvre et à se concentrer sur sa créativité purement esthétique. Autant le dit tout de suite, les nostalgiques du style un peu vieillot, fait maison, parfois crasseux comme dans la maison d’Edward peuvent encore attendre (et à mon humble avis, devraient arrêter d’espérer), cette période est révolue et Tim Burton, comme il le faisait déjà dans Big Eyes (véritable plongée terre à terre et réaliste dans les méandres de la créativité vouée à l’échec comme il en avait montré les prémisses dans Ed Wood), use ici d’une esthétique lisse et très propre sur elle, l’image confine à l’ultra HD, la lumière resplendit un peu plus à chaque passage dans le monde fantastique des enfants particuliers.

Mais cela ne signifie pas pour autant que le créateur que l’on connaît s’est de nouveau vautré dans l’esthétique numérique immonde que l’on avait pu admirer dans « son » Alice (constatez l’ironie de mes propos, à peu près aussi intense que la déception cuisante ressentie au visionnage). On aurait pu le craindre, le film ayant été diffusé en 3D (que je n’ai pas pu expérimenter sur ce film , mais promis je rattrape ça vite, et pourquoi pas en VF pour voir si l’écueil qualitatif existe aussi dans ces films là), et le bestiaire de l’œuvre originale étant rempli de créatures cauchemardesques et pleines de détails que meme Sam Raimi ne parvient plus à reproduire en effets organiques – « Oz », pourquoi…), mais non ! Tim Burton use avec raison du numérique pour recréer les quelques particularités des enfants du manoir de Miss Peregrine, de la jeune fille légère comme l’air à la gamine avec une bouche derrière la tête) ainsi que certaines des idées originales lui ayant traversé l’esprit (le navire immense sortant des flots, qui n’était qu’une barque chez Riggs), mais use aussi parfois d’effets un peu artisanaux, comme pour préserver une part de magie organique.

Miss Peregrine et les enfants particuliers
Les enfants particuliers.

L’exemple principal est ici celui d’une grande scène de bataille du film, parfait moyen de montrer que Tim Burton, s’il a été plus inventif, n’a jamais été aussi à l’aise avec lui-même que dans ce film. La fameuse scène de déroule dans un parc d’attractions en bord de mer, il s’agit pour les enfants particuliers d’affronter un Creux, immense créature invisible (sauf pour le héros), aux allures quand elle est mise au jour de Slenderman aux nombreuses tentacules, sans yeux mais avec une bouche énorme hérissée de dents pointues. C’est à ce moment précis que le point d’orgue du film est atteint, alors qu’un des particuliers fait revenir d’entre les morts une armée de squelettes, qui, se déplaçant à l’aide de ce qui ressemble furieusement à du stop-morion, se battent avec tant de ferveur et de démesure contre le monstre que Tim Burton lui même (véridique, il apparaît à l’écran 1/4 de seconde) semble avoir énormément de mal avec sa perche et sa caméra à saisir toute la puissance de l’instant. Le réalisateur, tout enfant qu’il est, se met en scène dans une reprise de Jason et les argonautes, son film culte, et ainsi envoie un message à ses fans : il sait d’où il vient, et comme son personnage est parvenu à atteindre la plénitude en côtoyant des gens comme lui : ses acteurs, et sans doute aussi ses spectateurs. Quelle belle idée.

La scène que l’on a évoquée est aussi une symbolique indéniable de ce qu’est Tim Burton, qui quelle que soit l’œuvre qu’il transforme (même Alice, souvenez vous du jeu de miroir entre la réalité et les Merveilles !) parvient à y insuffler quelque chose. Quant il reproduit des intrigues et des éléments dramatiques déjà présents dans l’intrigue, comme c’est le cas ici, le fait qu’il n' »invente » que peu de choses ne signifie pas qu’il s’en tient à l’adaptation plate, mais simplement qu’il intègre à son univers ses éléments pour mieux les transcender. Ainsi la perte du grand père, déjà difficile chez Riggs, prend elle une symbolique plus importante chez Burton vu ce que l’on sait de sa famille, ainsi que la défaillance du père qui, pourtant, est ici plus présent à l’écran que dans n’importe quel autre de ses films. On ne ne dira jamais assez, mais Burton a mûri. En ce traitement formidable et toujours bienveillant, la bataille qu’organise le réalisateur entre le bien et le mal peut se permettre d’être manichéenne, puisque dans de nombreux passages Burton insuffle à l’intrigue un comique de situation, un sens de l’absurde qui, dans mon souvenir, n’était pas présent dans l’œuvre originelle. Ainsi Samuel L.Jackson propose t’il un Barron fou à lier, qui ne cesse de grimacer et de gesticuler, bien conscient de l’étrangeté de sa situation : l’acteur n’a jamais été aussi motivé et convaincant, sa prestation déjà hallucinée de Kingsman n’était qu’un avant goût de ce second degré qu’on ne lui connaît que récemment. En ajoutant à cela du comique de répétition (la maladresse du héros dans le maniement de son arme) et de nombreux passages excentriques comme Eva Green les fait si bien vivre et le film obtient cette aura si particulière aux films de Burton.

Miss Peregrine et les enfants particuliers
Le principal reproche fait au film est qu’il est « édulcoré » pour les plus jeunes. Bonne chance pour gérer leur crises d’angoisse après.

Le réalisateur ne veut pas faire de suite au film, cela se sent. Si bien qu’en comparaison avec sa première heure très posée et lente, la fin se fait un peu en un seul bloc (on est cependant moins du désastre rythmique et incohérent des Fant4stiques, autre production Fox elle sabordée par la production) et le temps de souffler n’est pas présent. Un trop plein se fait sentir, bien qu’il n’atteigne pas le final de Dark Shadows, les combats de la fin de Miss Peregrine passent trop vite et avec trop de détails accumulés, la générosité que propose Burton trouve ses limites dans un format presque franchisé qui ne lui sied pas. Le défaut n’est pas secondaire mais il a le malheur de rappeler l’aspect commercial de l’entreprise, alors que la personnalité du film parvenait à occulter cela. Qu’importe, la folle identité créatrice du film respire mieux à chaque plan, et le choix de Burton d’offrir à son film une fin magnifique et optimiste (assez différente dans les faits du final des livres) permet de finir avec une note positive.

Que Tim Burton aie une longue vie remplie. Le réalisateur est encore jeune, a toute une moitié de vie pour construire encore de nouvelles identités et parvenir à une quiétude créative en cinéma fantastique que seul Guillermo Del Toro peut aujourd’hui, prétendre avoir obtenu. Qu’il continue à faire du cinéma, chaque film est un plaisir à coup sûr et nous serons toujours ravis de le retrouver, dès le premier jour.

NN

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11 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Avel dit :

    Je vais le voir mercredi prochain normalement. J’avais quelques réserves mais tu m’enlèves le doute. 🙂 J’ai hâte !

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    1. Nemo Nobody dit :

      N’oublie pas de nous dire ce que tu en auras pensé !

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      1. Avel dit :

        Je l’ai vu hier. Très sympa. Effectivement il est assez « édulcoré » comme tu le dis (ça manque de sang!) mais certains passages étaient assez « costauds », je pense surtout au passage quand ils arrachent les yeux, c’est plutôt dégueu’ (bien que « trop propre » [quitte à nous mettre un truc pareil, autant garder le sang qui va avec…mais c’est clair que ça aurait posé problème au jeune public^^]) et aussi au passage avec les poupées (qui sont ma frayeur). D’ailleurs dans la salle il n’y avait pas d’enfants : que des ado’ (de plus de 15 ans) et des adultes.
        Plaisant à voir, puis j’adore Eva Green et ce rôle lui va fort bien.

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      2. Nemo Nobody dit :

        Je vois pas d’enfants voir ce film…

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  2. MarionRusty dit :

    J’ai un peu peur en effet que ce soit bien du Tim Burton dans les thématique mais l’aspect visuel est plutôt rebutant.

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  3. Nemo Nobody dit :

    C’est l’idée en fait, Burton a beaucoup changé de style ces dernières années je pense qu’on peut dire adieu au gothique un peu artisanal de ses débuts par exemple.

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    1. MarionRusty dit :

      Bon je l’ai vu cette semaine et cela faisait longtemps qu’il n’avait pas vu un film aussi inspiré. Après ce n’est pas du grand Burton mais ça me donne de l’espoir pour la suite. Par contre pour les monstres il s’inspire clairement de l’univers de Del Toro!

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      1. Suzy Bishop dit :

        Je ne l’ai toujours pas vu, mais ça faisait trop longtemps qu’un film de Burton ne m’avait pas emballée ( après la déception de Big Eyes, entre autre ). Très curieuse de voir pour les monstres, et ça me rassure de lire ce que tu en dis !
        ( Je te réponds à sa place, car il est partit )

        Aimé par 1 personne

  4. tinalakiller dit :

    J’ai été très déçue par ce film et pourtant j’avais envie de l’aimer. Sur des choses, j’ai effectivement retrouvé l’esprit Burtonien mais ça reste pour moi un peu superficiel tout ça, pas si creusé. De plus j’ai pas accroché à l’histoire (trop longue à se mettre en place) ni aux personnages que j’ai trouvés peu profonds. Et puis j’aimerais dire des compliments sur Eva Green mais elle est où Eva ?

    Aimé par 1 personne

    1. Suzy Bishop dit :

      Je viens seulement de voir ton commentaire ( il était passé complètement inaperçu ! ). J’ai vu le film depuis, et je suis assez d’accord avec toi. La bande-annonce m’avait presque redonné espoir de retrouver le Burton que j’ai tant aimé avant. C’est pas vraiment une déception, il y’a quelques bonnes choses, et cette Eva qui me paraissait si charismatique est quasi-inexistante ( mais quand même, ce plan avec cette pipe, c’était chouette ! ) Je retiens quand même cette scène surréaliste de combat final dans le parc d’attraction sur fond de musique techno, j’ai pas réalisé ce qui se passait, mais ça m’a plutôt réveillée de la trop longue scène d’introduction !

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  5. tinalakiller dit :

    Ne t’en fais pas, ça arrive ! 🙂
    On est bien d’accord pour cette scène assez réussie !

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