Loneliness and Prophecies

On peut être épuisé physiquement, cela arrive bien souvent dans un monde pressé comme le notre, mais c’est très facilement réparable dans la plupart des cas, il suffit de dormir un bon coup ou de boire un bon verre bien frais. Etre épuisé intellectuellement, c ‘est une autre histoire. On veut tout arrêter, tout ce que l’on fait, passer à autre chose et vire une vie que l’on considèrerait comme normale. Dormir ne marche pas, cette fatigue intellectuelle empêche même bien souvent de dormir, nos pensées fugaces du jour reviennent nous torturer de manière bien pénible dans le sommeil le plus profond, et on se réveille aussi épuisé que lorsqu’on s’était couché. C’est le cas de Harry, qui dans l’ordre du Phénix, cinquième opus de la série, doit composer avec une quantité non négligeable et insupportable de choses désagréables et presque inextricables.

D’abord, il s’agit de vivre avec en tête la mémoire de la mort de Cédric. Le souvenir l’obsède, il se considère responsable et ce n’est pas vraiment un cadeau qu’il se fait à lui-même en entamant une relation peu prospère avec Cho Chang, ancienne amoureuse de Cédric. On pourrait penser que cette relation est une des rares choses positives qui arrivent à Harry dans cet période là mais je le verrais plutôt comme une manière d’expliquer que, même dans les aspects les plus joyeux de sa vie, il se torture et fait le choix qui lui fera se poser des questions, toutefois implicites dans le film. On sait qu’il se sent coupable de la mort et sortir avec Cho est une manière de justifier concrètement cette culpabilité. Toujours est-il que la mort de Cédric est tant liée avec le retour de Voldemort que les rêves d’Harry et son sentiment permanent de détresse émotionnelle s’en retrouvent d’autant plus désagréables. La réplique de Ron à Hermione en parlant de Cho n’est pas si stupide, « personne ne peut ressentir autant d’émotions en même temps, on exploserait ». Harry explose.

D’autant plus que ces sentiments contradictoires qu’il ressent se retrouvent doublés d’une incompréhension globale des personnages à son égard. Il est pire de ne pas exprimer les choses que de le faire, et Harry se retrouve physiquement interdit de les exprimer. Dumbledore l’évite depuis son arrivée à Poudlard, mais surtout les nouvelles directives du Ministre de la Magie exigent une dissimulation absolue de tout ce qu’Harry a vécu au terme de l’année précédente. Les personnes se plaignant d’une tendance au « totalitarisme » en France depuis l’Etat d’urgence devraient, très sérieusement, regarder ce film pour voir l’étendue de leur erreur, tant le film de David Yates, bien sûr inspiré, mais cette fois assez librement, de JK Rowling est un outil pédagogique pour conmprendre, en plus de ce qu’est une dépression, ce qu’est un totalitarisme soft.

Harry Potter et l'Ordre du Phénix
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Pour un peu plus museler Harry, Dumbledore et leurs fidèles qui ne sont plus si nombreux, Cornelius Fudge envoie donc à Poudlard Dolores Ombrage, épouvantable peau de vache adepte du châtiment corporel et, surtout, un peu trop impliquée dans la protection des intérêts du Ministre qui, pour retrouver des voix dans les urnes, n’a certainement pas intérêt à divulguer le retour du Mage Noir. Un peu comme si, au lieu de nous protéger parfois efficacement (si, si) des terroristes, François Hollande appelait l’incident du 13 novembre un « accident » et en rejetait la faute à des problèmes d’infrastructure au Bataclan. Toujours est-il qu’Ombrage n’a même pas le temps de s’installer à Poudlard qu’elle torture déjà Harry dans son bureau en lui gravant de par une magie spéciale les mots « je ne dois pas dire de mensonges » sur la main, pour lui apprendre à garder sa bouche fermée sur tous sujets relevant du retour de Voldemort. On le verra plus avant en parlant des derniers opus mais Harry Potter est aussi une manière de comprendre les différentes sortes de maux que l’on peut infliger à un peuple, les Rafles de Voldemort à la fin de la saga évoquent le régime nazi mais, ici, les tactiques d’Ombrage rappellent plutôt l’époque stalinienne lors de laquelle le crime n’était pas combattu mais était plutôt réputé ne pas exister. Quelle belle manière pour un régime ou un dirigeant bancal de nier le danger tant que lui personnellement n’est pas affecté. Harry, donc, est interdit de parler des choses qui fâchent, et quand Ron et Hermione lui posent des questions, il choisit bien malheureusement mais de manière assez juste du point de vue de l’état psychologique du personnage de ne rien leur dire, comme si finalement il méritait en un sens ce qu’il lui arrivait.

Muselé malgré ses réussites dans la formation d’une rébellion anti-Ombrage (suivant la nécessité de s’entraîner malgré le déni du monde (encore une fois, l’idée revient) des adultes à affronter le danger), Harry est donc seul, ou presque puisqu’accompagné par la présence insupportable de Voldemort dans son esprit. On évoquait déjà les rêves du personnage dans le volet précédent, c’est ici plusieurs tons au dessus puisque chaque nuit Harry revit tous ses cauchemars. Mais ce ne sont parfois plus des rêves, ainsi vit-il d’abord l’attaque, qui se révèle réelle, d’Arthur Weasley par un serpent, d’autant plus dérangeante et traumatisante pour Harry qu’il voit du point de vue de l’assaillant et non de la victime, identification morbide au Mal qu’il n’arrive plus à rejeter, sans doute provoquée par son ennemi. Mais surtout, il voit Sirius Black, son parrain qu’il aime tant et à qui il est si attaché, torturé par Voldemort. Et c’est dans la certitude de la réalité de son rêve et sans doute aussi dans la volonté de se débarrasser de son sentiment épouvantable et anxiogène de culpabilité qu’Harry décide de voler à sa rescousse, jusqu’à une pièce où une prophétie l’attend pour lui révéler qui il est.

Harry Potter et l'Ordre du Phénix
L’Armée de Dumbledore

Harry a été choisi par Voldemort. L’idée est à peine évoquée dans le film mais elle est essentielle pour comprendre ce qu’est véritablement la saga. Le personnage sera appelé « Elu » dans l’opus suivant mais il ne l’est que par choix du Mage Noir et c’est ce qui rend toute cette histoire fascinant. Le Seigneur des Ténèbres s’est attiré, comme souvent Harry d’ailleurs, les problèmes qu’il a à combattre, il a choisi l’interprétation la plus difficile à résoudre de la prophétie et, ainsi, devra vivre ou tuer car «aucun ne peut vivre tant que l’autre survit ». La manière d’avancer de Voldemort est très astucieuse dans cette aventure qui n’en est pas vraiment une, il s’agit de contrôler Harry pour l’amener à, lui-même, se détruire. Y réussissant presque, à cause de la faiblesse psychologique du personnage qui, de plus, vient de perdre par son unique faute son père de substitution Sirius Black, Voldemort se heurte à un mur de fer, à la volonté que l’on croyait perdu d’Harry d’être un homme bon et d’aimer plutôt que de rejeter. La notion d’Amour est au cœur de la saga et elle est accompagnée de la notion de choix, Harry fait le choix d’aimer et ainsi reste, parvient à résister à la tentation si présente et si insistante de tout abandonner. Le film, pour un dépressif même atteint, est une leçon de vie et permet de croire en la bonté humaine. Cinq films plus tard, la saga a toujours un message, et reste cohérente malgré sa densité et ses nombreuses ramifications.

Certes, la saga du sorcier à lunettes n’est plus vraiment un havre de paix divertissant et léger depuis déjà quelques opus, et celui-ci ne fait que confirmer la tendance. Mais grandir, c’est aussi cela : affronter les choses difficiles et perdre son insouciance. Harry Potter et l’Ordre du Phénix est sans doute, le film le plus juste psychologiquement que j’aie vu dans une saga à succès. Et une autre raison pour moi de le revoir, même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses choix d’adaptation le film a compris la sève de l’histoire. Et c’est déjà énorme.

NN

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