Inspiré de faits réels

Inspiré de faits réels. On le voit à tort et à travers au cinéma mais qu’est ce que ça signifie, concrètement ? C’est un peu la même chose que « inspiré d’une histoire vraie », sauf que c’est moins mensonger. Inspiré d’une histoire vraie, ça veut dire que l’histoire en elle même est vraie, donc devrait vouloir dire que rien n’est inventé dans le film au niveau de l’intrigue, ce qui souvent est faux. Inspiré de faits réels, c’est honnête : cela veut dire, et c’est le cas le plus souvent dans l’histoire du biopic notamment (on peut prendre comme exemple le sublime Diana d’Oliver Hirshbiegel), que certains faits montrés dans le film se sont bien déroulés dans la vie réelle, mais que l’histoire, justement, qui les entoure dans le film, certains dialogues, certaines situations, sont romancées. Prenons un cas d’école, tout frais puisque sorti au cinéma pas plus tard que mercredi dernier, dans un nombre de salles SCANDALEUX, meme à Paris l’accès au film est difficile… Mais c’est une autre histoire. Parlons donc de Colonia, de Florian Gallenberger.

On connaît les joyeusetés qu’à fait subir le Général Pinochet au Chili. Ses opposants politiques disparaissent, durant son régime, les uns après les autres, torturés pour cracher un maximum d’informations, puis assassinés comme il se doit dans les mentalités de ce genre de sauvage tel qu’on en trouve dans toutes ces dictatures qu’on aimerait voir dans un autre monde que le notre. Mais certaines horreurs absolues sont méconnues, et c’est d’autant plus étrange que le public et les producteurs s’y intéressent si peu car quelques unes, tout cynisme bien sûr mises à part, sont de véritables nids à trouvailles cinématographiques. Colonia l’a bien compris et s’inspire de ce qu’on sait d’un lieu chilien appelé la Colonia Dignidad, institution assez respectée à l’époque au Chili, cette ignorance du public des choses qui s’y déroulaient étant dues pour beaucoup aux quelques tentatives avortées de dénonciation qu’elle a subi, il faudra attendre la fin de la Dictature pour qu’elle perde sa scandaleuse immunité.

Colonia
Le couple d’acteurs est brillant.

C’est le cadre choisi, donc, pour ce très beau film qu’est Colonia, interprétation des faits advenus dans le « Paradis sur terre », selon ses propres mots, dirigé par Paul Schafer, ancien nazi reconverti (pas vraiment, vu la proximité des deux) en faux prophète et homme de Dieu profitant de sa position pour exercer tortures physiques, psychologiques et sexe avec des enfants. Il est difficile de traiter d’un tel sujet sans être indélicat, et je suis personnellement persuadé que Gallenberger l’a bien compris. Il faut se rendre de la difficulté de tirer une fiction de ce genre d’horreurs : une interprétation, d’abord, est essentielle, on ne peut prétendre toujours coller à la vérité, et on ne peut prétendre à une immunité parce que l’on choisit de rendre lui justice (si tu m’entends, Rose Bocsh, pleurer et me recueillir devant les horreurs nazies au cinéma et ailleurs ne m’empêche pas de trouver ton film épouvantable). Choisir un acteur pour interpréter un tel rôle historique, peu importe ce que le film racontera de réel, est déjà une interprétation, un tel angle de caméra dans La Chute ne voudra pas dire la même chose que ceux de Diplomatie, peu importe sur les deux soient aussi romancés l’un que l’autre le résultat ne sera pas le meme. Et, comme les deux films cités d’ailleurs, Colonia n’a pas la prétention de rendre compte des faits réels : les images de la dictature Pinochet, elles sont archivées en début de film comme une exorcisation : voilà ce que vous n’allez pas voir.

Bien sûr qu’on ne peut pas faire n’importe soi avec l’Histoire. On peut la réinterpréter à sa manière en en gardant le sens (Gladiator), ou alors en faire complètement autre chose dans un délire complet et assumé et quasiment sans lien aucun avec la vérité (Inglourious Basterds). L’important, c’est qu’une fois le choix fait, on s’y tienne. Si le choix est un délire, alors on ne pourra rien dire de la reconstitution (les gens qui fustigeront un film comme 300 pour cela, ce n’est pas pertinent, Tarantino tue bien Hitler impunément dans son film…) Si le choix est une reconstitution historique collant plus ou moins aux faits, alors non on ne peut pas faire ce que l’on veut, cela s’appelle trahir le spectateur et c’est passible de critiques assassines et de décrédibilisation complète du créateur. Colonia parvient, de par un jeu d’équilibriste bien dangereux sur le papier, à faire les deux.

Colonia
Paul Schaffer, monstre humain

Ce qui est montré dans Colonia est réel et ne l’est pas. On pourrait presque comparer le film au Titanic de James Cameron, bien que le sous-texte et l’importance dénonciatrice du film de Gallenberger font que son film se situe à mon goût au dessus d’un point de vue du fond, on peut les comparer en ce sens que les deux font vivre une histoire de romance fictive dans un contexte dramatique bien réel. Mais aucune dénaturation n’est pour autant à prévoir, un tour de force que peu peuvent se targuer d’avoir réussi (on se souvient encore de cet échec épouvantable qu’était La Voleuse de livres), l’intérêt de cette histoire d’amour est bien réel en le sens que cela permet de contrebalancer l’horreur de certaines scènes, et, ainsi, de les rendre plus poignantes. Colonia épargne assez peu son spectateur en définitive, les scènes de violence (torture pour le principal) sont montrées, et les autres sont implicites et hors caméra, comme la scène de pédophilie mais à la fois suffisamment appuyées pour que le spectateur soit gêné de par des actions qu’il sait réelles, et suffisamment subtiles pour que le film ne doit pas taxé de de gratuité. On l’a dit, Colonia fait preuve d’un véritable talent d’équilibriste, et c’est toute sa force.

Le film est le prétexte a parler de manipulation, de la manière dont peut user l’humain de sa force de persuasion et de la croyance de chacun en Dieu. Le personnage, bien réel lui, de Paul Schafer est un parfait symbole des dirigeants de sectes, charismatiques malgré une apparence pas toujours engageante si l’on suit les canons de beautés en vigueur, certaines scènes confinent presque à l’absurde et ce sont pourtant, souvent, celles qui se sont bien déroulées, comme c’est le cas de l’imitation de résurrection du corps au sein de la fausse église, ou encore des agressions sauvages et collectives que subissaient les femmes « impures ».

Colonia
Emma Watson, parfaite face à l’horreur

Faire exister Emma Watson dans un tel monde d’horreur est un choix en définitive assez efficace tant la performance de la douce jeune femme est pertinente. On pourrait croire à un choix commercial mais le résultat est là, l’alchimie avec Daniel Brulh est indéniable et permet au spectateur qui aurait besoin d’une fiction pour voir s’intéresser à la véritable Histoire (je sais que c’est mon cas), de le faire, le genre de film qu’est Colonia reste essentiel d’un point de vue pédagogique pour mettre en lumière tél ou tel point obscur de l’histoire auquel le public n’est pas forcément exposé. La romance est un angle d’approche comme un autre pour illustrer l’Histoire et c’est l’angle nécessaire qu’a choisi Colonia pour déranger et rappeler que l’horreur est partout et, parfois, impossible à combattre : comme le disent les inévitables mais nécessaires panneaux de fin de film, la publication des photos prises par les deux amoureux opposants de Pinochet n’a rien changé à la situation du Chili malgré le scandale mondial, sorte de conclusion réaliste à une histoire de fuite du camp qui, somme toute, si elle est prenante et permet au spectateur de souffler de l’horreur, finit somme toute peut être un peu trop bien, certaines invraisemblances et incohérences subsistent dans une histoire peut être mal arrangée sur certains plans (la porte de fuite qui n’est soudainement plus fermée à clé…), mais le fond est si louable qu’on ne peut que passer l’éponge.

Allez vite voir Colonia avant qu’il soit déprogrammé. Il ne pourra que vous éclairer, et vous passerez de plus un moment fictionnel que j’oserais qualifier « d’agréable », dans le sens où l’aspect thriller du film est efficace au plus haut point. Parlez de ce film, parlez de ce cinéma, la promotion et les cinémas ne le font pas : faites le, vous, les gens s’écoutent entre eux, peut être plus qu’ils n’écoutent la presse.

NN

Publicités

5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. 2flicsamiami dit :

    Comme tu le dis, la notion de réel est en effet moins roublarde que celle de vérité car elle ne demande pas aux spectateurs de souscrire sans réserve à l’ensemble de ce qu’on lui donne à voir. Le « vrai » indique que rien de ce qui est montré est faux, le « réel » informe que les évènements dépeints ont juste bien eu lieu.
    Le mot « fait » a, quelque part, son importance pour le caractère « partiel » qu’il suppose.

    J'aime

    1. Nemo Nobody dit :

      C’est tout à fait ça !

      J'aime

  2. Je n’avais même pas entendu parler de ce film… Ou alors j’ai complètement zappé. Bon, ben je note ça sur mes tablettes.

    J'aime

    1. Nemo Nobody dit :

      Ne pas s’en vouloir vu la promotion désastreuse. Le film sortait en même temps que Camping 3, m’voyez, y a des priorités quand même 😀

      J'aime

  3. jason dit :

    quelle porte de fuite? celle qu’il scie avec une lame a metaux?

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s