Vestiges d’un cinéma disparu

Le cinéma de divertissement pur est mort. Non, c’est un peu dur de commencer comme ça, pas vrai ? Le cinéma de divertissement est un zombie. Oui, ça c’est mieux, plus parlant en un sens. Et si on disait que tout commence dans les années 80-90 ? C’est l’époque des grands, l’époque des Veroeven, des Spielberg, des films se créent, des codes s’enclenchent, le cinéma de divertissement est profond (Total Recall), nostalgique (Jurassic Park), et déjà patriotique pour certains. C’est le cas d’un petit gars qui a bien compris comment la machine allait fonctionner après, et qui sort sans pression un des premiers destruction porn, formidable : Independence Day. Patriotisme à outrance, pop corn qui vole dans les salles, Maison Blanche qui explose dans un des plans des plus épiques de l’histoire du cinéma : Roland Emmerich est le roi du box office et rapporte énormément avec son film. 20 ans plus tard, aujourd’hui c’est le requiem : les aliens du premier film n’ont pas compris la leçon, leur bonne raclée par les américains (dont Will Smith qui n’est plus là) ne leur a pas suffi et ils sont là pour le second round. Et moi aussi, je suis là, comme si j’avais attendu ce moment depuis toujours. même si c’est un peu couillon puisque le film est sorti l’année de ma naissance et que j’ai pas du tout grandi avec.

Mais le monde a changé, je l’ai dit : le blockbuster américain que l’on connaît s’est zombifié. Qu’est ce qu’il s’est passé ? Les codes installés dans les années et par les personnes évoquées plus haut ont connu trop de répétition pour subsister. Pourtant, ils n’ont pas disparu, la génération de cinéma que l’on connaît a ajouté quelque chose : du cynisme. Si on évite quelques brûlots récents qui ont essayé, de par des histoires au premier degré, souvent mal accueillie (Batman V Superman), ou au contraire des films à un degré de délire constant relevant quasiment du film d’auteur de par leur originalité et leur cohérence (Mad Max : Fury Road en tête), beaucoup de blockbusters sont aujourd’hui enfermés dans un cynisme qui pourrait paraître, au type des années 80 que l’on aurait congelé pour le réveiller aujourd’hui, carrément novateur, une nouvelle vague cinématographique du divertissement en un sens. Seulement, et Disney n’y est évidemment pas pour rien, le cynisme a eu le temps de s’installer depuis quelques années. Prenons comme top départ Iron Man et comme final Star Wars : Épisode VII, pour ne pas commencer et finir par le même genre. La différence entre les deux ? Le premier insufflait de par son personnage principal un cynisme et un décalage dans la reprise des codes, et ce cynisme sera plus tard repris à outrance dans tous les autres films de la firme. Quand au second, il s’empare d’un mythe hyper premier degré (quel film plus que Star Wars se prend au sérieux ?) pour non seulement le déstructurer (l’histoire contée est la même, mais les rôles et schémas sont pris à l’inverse) mais aussi y insuffler du cynisme (les personnages commentent, comme celui de Finn, systématiquement l’action comme pour s’excuser de son impossibilité, ou plutôt de son exubérance, dans le monde réel, celui des spectateurs). En d’autres termes : après avoir bouleversé les codes, le cynisme est devenu un code. Scream, aujourd’hui, serait obsolète.

Independence Day Resurgence
Acteurs issus de l’ancienne et de la nouvelle génération.

Que vient faire Roland Emmerich dans cette galère. Sortir la suite de son film le plus réussi, sans son acteur fètiche : montrer, 20 ans apres, que l’espoir est toujours là. Independence Day : Resurgence a un peu floppé au box office américain et le compte sera certainement du même acabit en fin de parcours mondial du film, à moins d’un miracle. Le film de Roland Emmerich n’est pas plus mauvais qu’un autre : mais dans son point de vue, dans son pacte, sa grammaire cinématographique, le film arrive trop tard, bien que l’on puisse imaginer que ses créateurs aient espéré jusqu’au bout que le résultat final, spectaculaire si on se laisse prendre au jeu, serait à lui seul capable de changer la donne. Je me suis senti bizarre à la fin du film : galvanisé par lui, et avec une étrange impression de n’avoir vu presque que des mauvais films en blockbusters ces dernières années. Je suis nostalgique d’une époque que je n’ai pas connu. Voilà autre chose.

Je vibre avec les personnages de Resurgence, mon Dieu que je suis inquiet au début du film quand on comprend que les Aliens vont revenir, j’ai tellement peur pour ces personnages que, pourtant, je confond tous et qui ne se distinguent que par leurs actions (et encore, on croit au début à une opposition entre le personnage téméraire et l’autre couard mais tout le monde a droit au final à d’égaux moments de gloire). C’est d’autant plus intéressant que je sais, presque de manière consciente, que beaucoup survivront et que les humains vaincront à la fin. Qu’importe, j’ai peur. Quand le moment où tout semble perdu arrive, que le plan des humains de leurrer les aliens n’a pas fonctionné et que le plan B n’est même pas encore arrivé dans les cerveaux, j’y crois, j’ai les larmes aux yeux quand on veut nous faire croire que les héros sont morts au combat comme les milliers d’humains lambda que le film nous montre décimés dans des plans monstrueux de destruction massive.

Independence Day Resurgence
Les plans sont toujours gigantiques et monstrueux.

Pourquoi ça marche sur moi ? J’ai du mal à mettre des mots sur ce que je pense mais je suis intimement persuadé qu’Emmerich croit à ce qu’il raconte. Presque pour la première fois depuis des années je suis face à un film qui ne s’excuse pas d’être ce qu’il est, qui ne va pas bazarder son incroyable intensité dramatique par une vanne cool ou un bruit de vinyle qui dérape (même si, aujourd’hui, ce bruit est devenu muet, un simple arrêt de la musique ou un regard un peu long suffit à appuyer le comique), quoi qu’il arrive le film assumera les énormes âneries qu’il raconte, er ce jusqu’au bout du film. Enfin, j’ai payé (j’irai le revoir dès sa sortie) pour ce que j’étais venu voir, pour ce que les bandes annonces, les affiches m’avaient montré : un film bête comme ses pieds, mais sérieux comme un Haneke, droit dans ses bottes et qui s’assume, oui, ce que je raconte est sans intérêt aucun, vous ne sortirez pas de mon film instruit mais, si vous restez, vous aurez ce que vous voulez voir.

Pourtant, du point de vue de mes attentes personnelles le film n’a pas entièrement rempli le cahier des charges attendu, quelques détails manquent pour que mon plaisir, réel et intense, soit complet. Les plans de destruction de monuments, par exemple, un seul est proposé, à Londres, celui vu dans la bande annonce et c’est tout, il passe vite à l’écran et, s’il est spectaculaire, ne l’est pas plus que le reste du film. Les discours d’encouragements, si galvanisants qu’ils me faisaient me lever de mon siège au visionnage du premier film, sont ici assez courts, trop nombreux et trop peu incarnés par leurs acteurs, aucune motivation ne transpire vraiment et c’est un américanisme qui finalement, me manque au visionnage. Qu’en penser ? Je ne trouve aucune excuse au discours, Michael Bay ne s’en privait pas dans 13 Hours et ils fonctionnaient très bien, sans doute le film est il simplement encore moins écrit que le premier, cohérent quand on remarque dans le même trait le manque de développements des personnages (Pullman revient, excellent comme Goldblum, mais le premier est le seul personnage intéressant du film dans sa folie, la nouvelle génération est amorphe) et le manque de tenue globale de l’intrigue.

Independence Day Resurgence
Bill Pullman est de retour et encore vraiment convaincant.

Pour les plans monuments, je suis en revanche convaincu d’une chose. Le fameux plan évoqué plus haut, sur la destruction d’un monument londonien, n’est en fait qu’un clin d’œil, accompagné du constat d’un Jeff Goldblum presque blasé, « They like to get our landmarks ». Rien d’autre dans le film, pour une raison que Jurassic World, pour le coup très cynique, faisait expliquer par un de ses personnages secondaires : les spectateurs d’aujourd’hui sont difficiles à impressionner. Maintenant que le numérique est maîtrisé, on peut faire apparaître tout er n’importe quoi sur l’image sans bander un muscle, on se souvient encore de la menace finale de L’Ère d’Ultron, île volante soulevée et risquant de retomber sur la Terre. Qui serait impressionné par un plan sur la Tour Eiffel détruite par les aliens ? C’est d’un commun. Mais, si Jurassic World s’emparait de ce constat presque triste sur les besoins énormes du spectateur pour le broyer dans un cynisme presque désagréable (j’ai pourtant aimé le film !), Resurgence préfère le garder dans un coin de sa tête et ainsi miser sur le gigantisme des aliens et l’impact global de la destruction plutôt que sur les destructions particulières d’icônes. Le chois me plait moins, mais il est intelligent et logique.

Les Aliens reviendront, je l’espère vraiment, enfin c’est nous qui dans le troisième film iront les chercher pour leur faire regretter leurs exactions. Et je serai là, dans la salle, le premier jour, voulant encore applaudir des deux mains un cinéma qui, s’il ne m’apprend rien sur le monde er m’instrumentalise certainement dans son américanisme primaire, a le mérite de correspondre à mes attentes. Au cinéma cynique je préfère celui qui croit en lui, quitte à raconter n’importe quoi.. Ce cinéma là n’est pas meilleur que celui que je rejette, mais au moins ne se moque-t-il pas de ses propres histoires. À un cinéma aseptisé dans le cynisme et donc enfermé dans de nouveaux codes, je préfère un cinéma fait par des hommes. Mêmes, et ils peuvent l’être, par des hommes stupides.

NN

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17 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. MarionRusty dit :

    Je n’avais déjà pas envie de le voir là c’est définitif! C’est vrai que le blockbuster de qualité des années 90 rend nostalgique. Mais il a évolué avec une jeune génération qui arriver à mettre une patte artistique à des films aux budgets démesurés. Je pense notamment à James Gunn ou J.J Abrams

    Aimé par 1 personne

    1. Nemo Nobody dit :

      Si le blockbuster des années 90 te rend nostalgique je pense que tu apprécieras celui-ci ! Pour ce qui est des auteurs de la jeune génération, je ne dénie pas du tout ton constat mais ils sont pour moi l’exception : les frères russo par exemple ne sont pas ce que l’on pourrait appeler des artistes …

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  2. MarionRusty dit :

    Oui en effet je suis d’accord pour les frères Russo. Ce sont de très bons réalisateurs techniciens mais ce ne sont pas des auteurs.

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    1. Nemo Nobody dit :

      Juste une manière pour moi de dire que les artisans se comptent aujourd’hui sur les doigts de la main en matière de blockbusters !

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  3. princecranoir dit :

    Big Ben explosé par un suppot de Merkel ! Les Britons ont définitivement bien fait de brexiter quand on voit ce que se permet Emmerich sous couvert d’Hollywood, d’entertainement et destructions massives. Pas la peine d’être nostalgique du blockbuster d’antan : c’était tout aussi mauvais quand les Aliens ont débarqué la toutoute première fois (pire même car il y avait Will Smith). La question du bon blockbuster se règle en regardant l’auteur à la manoeuvre. Quand Spielberg refait « la Guerre des Mondes » pour sauver le soldat Tom Cruise, on se dit qu’il y a encore matière à se méfier des visiteurs du ciel. Mais quand Guillermin ressuscitait naguère un fameux grand singe pour le hisser au sommet des Twins, c’était aussi pathétique que lorsqu’on tente aujourd’hui de donner une deuxième jeunesse à un park dinosaurien. J’admire malgré tout ce sympathique plaidoyer qui fait vibrer la corde nostalgique.

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    1. Nemo Nobody dit :

      Que reste-il alors du blockbuster ? Je n’ai pas saisi la phrase sur le Big Ben, c’est devenu quasi traditionnel d’exploser de grands bâtiments historiques au cinéma aujourd’hui ! Quand à Spielberg et Emmerch, pour se qui est de la comparaison entre La Guerre des Mondes et ID, je la trouve finalement assez pertinente, tous deux sont habités d’un patriotisme assez prédominant et vivent dans une optique de destruction des grands mythes et images. Que reste-il du blockbuster, à vous entendre tout est mauvais ! 🙂

      Merci pour votre commentaire !

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      1. princecranoir dit :

        Mon allusion un peu navrante portait sur la destructive gourmandise du réal teuton qui adore se farcir des grands monuments de la planète comme une il s’enfilerait une bonne part de strudel. Mais passons, car c’est là le moindre des péchés qu’il a à se faire pardonner.
        Mon opinion sur le blockbuster actuel n’est pas si définitive, même s’il tend depuis peu, à s’essouffler grandement (pas un seul de ceux qui vont rythmer l’été ne trouve grâce à mes yeux pour le moment). Le cas Miller, l’an dernier, est finalement l’exception qui confirme une règle largement en défaveur de ce plaidoyer qui tente de lui sauver la mise (et je ne suis hélas pas de ceux qui sauveront « les gardiens de la galaxie »).

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      2. Nemo Nobody dit :

        Je ne sauve justement pas vraiment la mise du blockbuster contemporain, j’y dis bien que rien ne prend grâce à mes yeux non plus si ce n’est justement Mad Max dont vous parlez et, aussi, dans une certaine mesure Batman V Superman (encore un film proche d’un Miller, mais un autre …). Je n’ai pas trouvé en IRR un bon film mais un film qui m’a rappelé un cinéma que je n’ai que rarement trouvé depuis les années 90. Un bon cinéma ? Pas vraiment, mais un cinéma honnête, loin de toute moquerie et de tout cynisme, surtout envers le spectateur !

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  4. J’aime beaucoup ce que tu dis sur Emmerich ! Il est tellement décrié, critiqué, hué ! Mais je suis comme toi : je crois qu’il est sincère, et c’est une sacrée qualité. Je suis curieuse de voir ce nouvel opus.

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    1. Nemo Nobody dit :

      N’oublie pas de revenir vers moi une fois que c’est fait !

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  5. 2flicsamiami dit :

    Les films de Roland Emmerich ont cela maintenant de sympathiques qu’ils soulèvent autant l’exaspération par sa sérieuse démesure que la nostalgie de ceux qui recherche des spectacles premier degré à l’image de ceux qui fleurissait dans les années 80-90.
    Tu prends Iron Man comme point d’ancrage de l’ère du cynisme, mais Le Monde Perdu de Spielberg annonçait déjà, en 1998, la couleur du blockbuster contemporain avec le personnage blasé joué par… Jeff Goldblum.

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    1. Nemo Nobody dit :

      Oui et non, le personnage de Golblum est cynique dans Le Monde Perdu mais il diffère en cela des autres et de l’intrigue très premier degré et qui relève du merveilleux. Iron Man est cynique autant dans le personnage que dans la mise en scène, la destruction des codes

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      1. 2flicsamiami dit :

        Oui, la mise en scène du Monde Perdue reste classique (parce que Steven Spielberg et John Williams ne sont pas des artistes cyniques).

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  6. Avel dit :

    Bon, ton blog a bien changé (je te suivais sur canalblog !).
    Bref.
    Je suis allée voir ce film au cinéma et en fait beh…comment dire…Oui, c’est divertissant. C’est même un peu con-con avec des tas de vannes placées dans des moments critiques qui, du coup, semblent moins « dangereux » (puisque l’un des personnages a fait une blague ça veut dire que tout va bien se passer quoi).
    Déçue. Pas assez de tension. :c (des vannes toutes les 5 minutes, au même niveau qu’un MARVEL, bientôt on aura peut-être des blagues carambar ?)
    Comme tu l’expliques dans ton billet, le numérique étant maîtrisé depuis un moment dans le cinéma, voir un bâtiment immense se faire bousiller ça n’a plus rien « d’impressionnant ».
    Et puis à la fin tout le monde semble content que les héros soient en vie, c’est pas comme si atterrissage du vaisseau-mère avait tué des millions de personnes quoi. C’est pas très important. u_u.

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    1. Suzy Bishop dit :

      En effet, beaucoup de choses ont changés, et pour le mieux j’espère ! Et parmi ces changements, je ne suis plus toute seule ! Cet article n’est pas de moi, donc je ne pourrai pas débattre du film avec toi, car je ne l’ai tout simplement pas vu. Par contre, mon cher collègue se fera un plaisir de venir te répondre !
      En tous cas, je suis ravie d’apprendre que tu me suis ! 🙂

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    2. Nemo Nobody dit :

      Pour les vannes j’ai en pas vu tant que ça justement … Sinon, pour le final c’était déjà le cas dans le 1, c’est le soulagement de n’avoir pas vu de proches mourir je pense et puis pour le monde d’avoir éclaté les Aliens une seconde fois

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