Boy, you’ll be a man soon

Etre un homme. Sacré programme, surtout si tout le monde en fait son mode de vie, son but à atteindre. Qu’est ce que c’est exactement, être un homme ? Aujourd’hui, c’est d’autant plus difficile à définir (encore que dans l’imaginaire commun machiste tel qu’on le connaît bien, cela puisse se résumer à séduire le plus de filles possibles et boire beaucoup), mais dans les années 50 aux Etats Unis, monde réjouissant dans lequel évoluent les personnages de Tea and Sympathy, être un homme signifie faire du sport collectif, rouler des mécaniques devant la gente féminine qui, forcément, gloussera de tant d’attention, et mépriser tout ce qui a trait à l’art, réprimer de ce fait toute sensibilité incongrue. C’est le moule dans lequel doit rentrer tout homme ne voulant pas être qualifié d’homosexuel, et donc la risée du beau monde.

En internat pour hommes, Tom Lee, ultra naturel et sensible John Kerr, n’est pas vraiment à l’aise, ne rentrant pas dans le moule qui était attendu de lui. Réservé, sensible et avec un goût prononcé pour la littérature et le théâtre, il est marginalisé par les garçons qui ne voient en lui qu’un sis-boy, expression intraduisible telle quelle en français, disons pour ne pas simplifier les choses un homme-fille. Le film de Vincente Minnelli est souvent cité comme traitant de l’homosexualité mais c’est pourtant uniquement dans le regard des autres que Tom est un homosexuel, appréciant la compagnie des femmes au points qu’il a appris a coudre, évitant le plus possible le contact avec ses congénères par désintérêt face à leur comportement. Etre sensible, c’est être homosexuel, c’est donc ne pas être un homme ?

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Deborah Kerr, sensible et parfaite.

Pas vraiment, une distinction est bien faite mais elle n’est pas entre homme et femme. Une expression revient souvent, dans la bouche du père de Tom pour qui c’est une véritable obsession mais aussi dans celle de son entourage, et c’est celle du regular fellow. Il y a les regular fellows et les autres, innomés et innommables. L’expression est traduite dans les sous-titres par « type bien » mais cela semble imprécis, elle renvoie bien à l’idée de normalité, un type correspondant aux règles, aux normes en vigueur. Un type normal. La seule qui ne voit pas ce que regular fellow signifie, c’est Laura Reynolds, sincère Deborah Kerr, épouse du fier et viril directeur de la fraternité dans laquelle vit et tente tant bien que mal d’évoluer Tom. Le personnage de Laura est essentiel en cela qu’il va être le vecteur de la prise de conscience par Tom des raisons insupportables de sa marginalité : sa différence, ne tenant pas de l’ordre de la préférence sexuelle mais plutôt de la manière d’être aux yeux du monde.

Dès lors que Laura rencontre Tom, les choses changent et se bouleversent. Pourtant déjà marginalisé avant cela, le personnage, qui est moins fictionnel qu’une incarnation de questionnements réels bien sûr encore en vigueur aujourd’hui, la question du qui suis-je en figure de proue, se rend compte de sa différence et, considérant bien que sa situation avec les autres devient intolérable, se met à vouloir la changer. Par pression familiale (son père, lui si à l’aise dans cet univers machiste et brutal, ne comprend pas les velléités inhabituelles de son fils et veut donc les voir gommées pour son bien être personnel, voulant être fier de Tom selon ses propres dires), mais également tenant à son environnement de vie et de travail, notamment au cours d’une scène fascinante au cours de laquelle le camarade de chambrée de Tom, poussé par Laura, tente de lui montrer, avec beaucoup de difficulté, la démarche que doit avoir un homme et en quoi la sienne diffère et doit être corrigée. En d’autres termes, si d’un point de vue extérieur il semble assez facile de définir les critères de la virilité dans l’imaginaire masculin, les concernés eux-mêmes, ceux qui lui accordent une importance, s’en voient incapables.

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La relation entre les deux êtres est pleine de tendresse et de compréhension mutuelle : tout ce qui manque à ce monde.

Tom change, pourtant, il y parvient en une soirée, décisive pour le reste de sa vie, si bien qu’il s’en souvient encore, des années plus tard, quand il revient visiter son ancien foyer. Une soirée où, après avoir embrassé Laura sur un coup de sang et avoir discuté avec elle du mal-être ressenti par chacun d’eux, il sort afin de connaître sa première expérience sexuelle avec une femme, moins pour son plaisir mais plutôt pour être accepté par ses camarades… Mais il s’en trouve incapable, son corps rejette cette proximité avec cette autre femme et il pense, et parvient presque, au suicide. Comment expliquer ce rejet ? La réponse la plus simple et la plus fréquemment apportée serait l’homosexualité du personnage mais c’est insatisfaisant et nie presque la scène précédent le drame, en fin de compte. Le rejet de la femme désirée par tous viendrait plutôt d’un refus physique de Tom de ressembler à ses congénères cruels et abrutis, se forcer à changer ne peut conduire qu’au drame.

Que dire des derniers instants du film ? Ils contredisent presque ce que je viens d’analyser. A la suite du long flash-back que constitue le film, on retrouve Tom adulte dans cette fraternité, habillé en gris au lieu des habits colorés auxquels il était accoutumé, contemplant les lieux et lisant une lettre de Laura lui expliquant que toute leur histoire était une erreur. On apprend que Tom est marié, il semble bien triste et sans entrain, sa démarche est lourde et les quelques mots qu’il dit sont artificiels et vides de sens. On sait que des modifications ont été faites pour que le film ne soit pas censuré trop durement, et que celles-ci concernaient principalement la fin du film et étaient à l’origine de cette construction en flash-backs : ceci expliquerait cette fin qui sonne presque comme une excuse…

Ou alors cette fin est-elle bien voulue, sombre et réaliste si on sait la réalité de notre monde empli de ségrégations sexuelles. Tea and Sympathy est toujours actuel et essentiel, traite avec une sensibilité exacerbée mais une importante sensibilité de la marginalité, est en cela précurseur de nombreux mouvements actuels de société. Boys will be boys, donc, même ceux qui ne le veulent pas.

NN

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