Southern Gothic

Les Etats-Unis. Terre de liberté, d’opportunités.  Le glamour d’Hollywood, des paillettes et de l’argent. Rêve éternel de la démesure. Ce pays que l’on fantasme . Ce cauchemar que l’on oublie.

19 ème siècle. L’art occidental est bouleversé par la vague romantique. Par la beauté lumineuse de la Nature. Par l’expression du Moi et de sentiments intenses. Par John Keats, Musset, et Wagner. L’Allemagne, la France et l’Angleterre. Pourtant se dégage alors une noirceur inquiétante. Des monstres nocturnes. Le Frankenstein de Mary Shelley, les fantômes de Walpole, le sublime et l’horreur. Le gothique est né. Loin de la lumière, les contes sinistres apparaissent. Le sublime transforme la Nature en une ombre terrifiante. La frontière entre réel et imagination est mince, et il est souvent difficile de trancher.

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Le Voyageur contemplant une mer de nuages – Caspar David Friedrich (1818)

De l’autre côté de l’océan, les Etats-Unis connaissent le transcendantalisme d’un Emerson ou d’un Thoreau, persuadés que la vérité se trouve dans la Nature., qu’elle rayonne de la grâce divine. Pourtant, l’ombre plane. Le Romantisme noir, illustré par Edgar Allan Poe. La mélancolie, la mort, la folie. On ne peut croire le narrateur, car celui-ci est complètement fou. Le gothique Américain explore d’avantage les tréfonds de l’âme humaine, plutôt que de faire naître la terreur de créatures démoniaques.

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Elegy For Moss Land – C.L Laughlin ( 1940 )

Le Southern Gothic est lui un sous-genre du gothique exclusivement Américain. Le Sud des Etats-Unis se considère comme l’essence même du pays. La guerre de Sécession des années 1860 divise les Etats du Nord et du Sud.  Le Grand Sud ne veut pas céder ses esclaves. Louisiane, Texas, Mississippi… Les Etats-Unis baignent dans le sang. Les Etats Confédérés du Sud finissent par redevenir partie intégrante des Etats-Unis. Mais la frontière entre Nord et Sud demeure toujours, elle est cette fois culturelle.

1929. Le monde connaît son premier krash boursier. L’économie chute. Les pays du Sud sont touchés par le Dust Bowl. Une tempête de sable immense qui vient détruire les seules ressources économiques de ces Etats qui vivent essentiellement de l’agriculture. Les terres se meurent peu à peu, et la misère submerge la vie. L’esclavage est aboli depuis des décennies. Les Noirs-Américains souffrent pourtant toujours de la haine, de l’injustice et de la violence. Le Sud forme la Bible Belt. La religion dirige la morale. C’est un guide absolu. Les Etats du Sud sont fortement conservateurs. La famille, les femmes, la vie, la mort. Tout dépend de la religion.

Le Southern Gothic dépeint cette Amérique déchue. L’inverse du Rêve Américain. Celui de la misère et de la violence. Celui de la poussière et de la mort. William Faulkner. Le Bruit et la Fureur. La famille, modèle du Sud s’effondre. Caddy est enceinte hors mariage. Jason est un attardé mental. Quentin est mélancolique, avec une obsession incestueuse pour sa soeur. Jason est un cynique. Il hait Caddy pour avoir déshonorer la famille. Le roman est incroyablement moderne, dans son écriture, dans son sujet. La chute d’une famille sudiste, autrefois prospère, désormais sans honneur. La seule responsable, la femme. La virginité est primordiale. Le sexe est monstrueux. Si la famille meurt, la société dégénère. L’inceste, la haine, la violence.  Le fantastique est présent, mais se cache.

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Le Sud perd de sa splendeur. Les monstres ne sont jamais bien loin. Il résonne des cordes et des chants étranges. Il est hanté par son propre passé.

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Le cinéma, lui, continue d’explorer la bizarrerie du Southern Gothic. Avec La Nuit du Chasseur de Charles Laugthon. L’Amérique rurale. Deux enfants innocents, qui doivent protéger dix mille dollars. Un prêtre inquiétant et sans pitié les poursuit. 1955.  L’Amérique puritaine se retrouve face à ses propres inquiétudes. Une figure religieuse devient l’incarnation même du diable. La religion est ici cruelle. La soif d’argent, de pouvoir, mène à menacer des êtres innocents, alors même que l’on doit représenter la parole divine et morale. Le film baigne dans une atmosphère étrange et mystérieuse. Par ses chants. Par cette séquence onirique d’une beauté folle de la barque. La musique, les animaux, la descente des eaux rappellent le rêve. Les morts quant à eux dansent délicatement dans l’eau.  La religion est démoniaque.Afficher l'image d'origine

Nouvel Hollywood. 1960. Le cinéma se tourne vers des sujets plus sombres. La violence et le sexe sont exacerbés. Les Etats-Unis font face à de nombreuses guerres, et le cinéma devient un moyen contestataire. Le cinéma d’horreur s’intéresse aux espaces ruraux. Aux familles consanguines. A la morbidité affolante des civilisations oubliées. Le slasher apparaît, et fait naître une nouvelle peur. Celle des familles paumées, celle des rednecks. Celle de la brutalité et de la violence démesurée inhérente aux Etats-Unis. Les familles sont malsaines. Incestueuses, consanguines, meurtrières. La solitude des champs et de la poussière. Ces familles volontairement oubliées, car anormales. Celle d’un Massacre à la tronçonneuse. Celle d’un Deliverance, et de son mystérieux duel de banjo. Celle cannibale de la Colline a des yeux. Les monstres ne sont plus imaginaires. Ils sont réels. Cette folie n’est pas que fictive, elle habite le pays.

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Et le Sud fait rêver par son étrangeté. Son côté onirique. Sa bizarrerie. Les récit de Mark Twain. Le Mud de Jeff Nichols. Celui-ci puise son cinéma dans le mysticisme du Sud. Le Mississippi devient un lieu hors de la réalité. Dans lequel un hors-la-loi vit perché sur un bateau dans l’espoir de revoir sa bien-aimée. L’accent dur du Texas.  Le mystère et les fantasmes planent autour de lui. Deux enfants se mettent en tête d’aller l’aider. L’innocence fait face à une réalité qui la dépasse, à la brutalité du monde des adultes. Les vieux motels, les maisons sur pilotis, les barques. Nichols sait retranscrire le mystère de ces paysages.

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Des terres de poussières, de sang et de grotesque. True Detective, Saison 1. La Lousiane crasseuse. Du grotesque. Une violence effrayante. La série est peut-être l’exemple le plus pertinent pour parler du Southern Gothic. Une prostituée est retrouvée nue, attachée à un arbre, affublée de cornes de cerf. Une cérémonie occulte. La violence habite les lieux. Les prostituées, les dealers, et la vermine grouille dans les rues. L’oeuvre est pessimiste. La sexualité est monstrueuse. Pédophilie, inceste, adultère. Le sexe est bestial, et n’a rien d’érotique. Il dégoûte. La religion effraie, par ses chants, sa communauté ignorante. Les démons habitent les lieux sacrés. Le diable n’est jamais bien loin. La poussière nous étouffe. La famille est au cœur de l’intrigue. Elle est malade. Elle est dangereuse. La mort rôde. La violence est dégoûtante, dérangeante. Mardi Gras est grotesque. Ce grotesque est malsain. Les visions de Rust donnent une dimension fantastique à l’oeuvre. Impossible de savoir si les cauchemars sont réels ou ne sont que de purs fantasmes.  Le Sud est sinistre, par ses marécages, sa crasse et sa violence occulte.

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Le Southern Gothic est un cauchemar magnifique. Un état étrange, entre le rêve et l’éveil. Il traduit les malaises, les peurs, les paradoxes d’un pays remplis de contradictions. Il réveille les fantômes du passé qu’on ignore. Les oubliés du monde. Les superstitions de territoires conservateurs. C’est la violence profane, la famille déséquilibrée, le grotesque et le surnaturel.  Les monstres ne sont pas des créatures nocturnes. Nul besoin d’inventer, de créer, de rêver le démon. Il erre dans des corps qui nous ressemblent. Il est tapis en nous.

 

 

 

 

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