Un abri contre l’existence

Fuir. Se cacher. Partir loin, très loin, éloigner le danger qui rôde, éviter que la mort n’arrive et que tout arrive à son terme. Il est des films qui arrivent à point nommé dans l’existence de celui qui les regarde et ces films sont souvent les meilleurs qui soient, ils ont une utilité propre au delà de leur simple existence en tant qu’objet culturel. Ces objets terrifient, émeuvent, font rire parfois, plus généralement ils font vivre celui qui les regarde, ils le font se sentir en vie et lui apportent des sensations qui vont bien au delà, pour les drames, du simple tire-larmes oubliés dès la sortie. La sensation démarre tôt, on peut simplement lancer le menu du DVD et se sentir déjà habité par le film, ça m’était arrivé par la frayeur devant The Others quand j’étais adolescent et ça m’est arrivé il ya très peu de temps par la tristesse devant Le Refuge.

Echapper à la souffrance. Trouver un refuge suite à la perte stupide, matérielle et irrationnelle de son conjoint. Mousse attend un enfant de son conjoint mais va pourtant devoir l’élever toute seule, cet enfant, le conjoint est parti et plus personne n’est là pour l’épauler, la faute à la famille hostile du défunt envers cette jeune fille qui a poussé le fils prodigue dans la même drogue qui l’a tué, lui et pas elle. Il serait préférable, on lui dit, de ne pas garder l’enfant, elle acquiesce mais elle va le garder, et partir s’isoler dans sa maison sur la plage … Pour fuir cette famille, faire son deuil ? Non, plutôt pour éviter de le faire, fuir cette réalité insoutenable et qu’elle ne veut pas, jamais, avoir à soutenir. Partir loin, seule et pour toujours. Rien n’est formulé, tout est dans le regard de cette actrice bouleversante qu’est Isabelle Carré, et c’est dans ses yeux à elle que passent toute la détresse et le combat de l’humain contre l’inéluctabilité de la mort.

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La magnifique affiche du film. Isabelle Carré, seule, avec son ventre énorme.

La solitude est vite troublée, Moussse va devoir le faire, son deuil, car le frère du défunt débarque dans la maison lui aussi et vient donc chambouler le déni dans lequel elle comptait s’enfermer. Elle pourrait refuser sa présence, c’est sa maison à elle, après tout, mais pourtant elle accepte de le laisser passer quelque jours avant qu’il reparte, lui infligeant simplement une attitude froide et distante. Paul, homosexuel, est tapageur, souvent délicat mais sa présence se fait sentir, surtout un soir, où il joue au piano la musique fétiche de son frère disparu. En premier lieu outrée par ce son qui la réveille, Mousse se laisse finalement bercer avec le sourire et on comprend qu’elle sait l’importance de la présence de Paul dans la maison : lui rappeler qu’elle n’est pas seule.

Ce rappel n’est pourtant pas des plus faciles à intégrer et, vite, les malentendus se font. Malgré l’homosexualité de ce dernier, Mousse est séduite presque immédiatement par Paul et on sent dans son regard toute la jalousie qu’elle ressent lorsque ce dernier ramène une conquête masculine à la maison. Jalousie sexuelle ? Sans doute, mais on peut aussi imaginer, de manière plausible, que cette jalousie soit celle d’un humain à un autre, ce dernier continuant à vivre une vie à laquelle, elle, se refuse obstinément, comme on peut le constater lorsqu’elle même subit les tentatives de séduction d’un homme. Plus encore que cela, Mousse est fascinante d’ambiguïté : gardant l’enfant, elle se ferme pourtant souvent quand un autre lui en parle, qu’il s’agisse d’une femme sur la plage ou du même homme ayant tenté de la séduire. Elle se refuse tout bonheur, et ce au point de rejeter ce qui peut lui faire penser à son défunt conjoint, père de son enfant, enfant aussi lourd à porter que le poids de la culpabilité qu’il représente, culpabilité psychanalytique du survivant.

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Il est le seul qui puisse lui parler de son enfant.

L’alchimie entre Mousse et Paul est évidente malgré leurs différends presque formels et, un soir, alors que Paul rentre éméché de soirée, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. On croirait presque en une fin heureuse, un dénouement qui serait optimiste, symbole de l’acceptation par Mousse de son deuil et de sa volonté d’aller de l’avant. Mais l’histoire racontée, en un sens, n’en est pas une, le film est à thèse et la démonstration, cruelle, va jusqu’au bout. Mousse a l’enfant, une petite fille radieuse, et le laisse à Paul un soir pour ne jamais revenir. On ne sait ce qu’elle devient, on la voit tout juste dans un métro sans plus de cérémonie. Mais cela n’a pas d’importance, on a compris : tout bonheur est impossible pour elle, le seul qu’elle s’autorise est celui de voir sa fille grandir avec un homme bien, homme qu’elle juge avec raison être parfait pour élever son enfant. Un homme qui l’a comprise et, sans y être arrivé, a essayé de l’aider à s’en sortir. Elle fait finalement le sacrifice ultime, celui de se séparer de son enfant, qu’il vive sa vie sans avoir à vivre celle de sa mère, droguée et rongée par les regrets.

La vie est faite de choix. Ni de bons, ni de mauvais. Le choix d’oublier, le choix de partir, le choix de rester, d’essayer d’assumer un manque parfois trop difficile pour cela. Le choix de chercher un refuge, près d’une plage …

NN

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