Changer

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Changer. Du verbe latin cambiare, troquer. Si on étudie l’étymologie, changer c’est forcément changer quelque chose contre une autre, on ne troque pas un humain contre un autre quand on dit d’un tel qu’il a changé, pourtant. Mais pourtant si, en un sens, on le fait : quelqu’un qui a changé, c’est quelqu’un qui s’est troqué lui-même contre un autre lui-même. Pour arriver au sens commun contemporain de changer, du coup, il faut aller plus loin, quand l’étymologie ne suffit pas à proposer une définition théorique et définitive susceptible de s’appliquer à tous les cas d’espèce, il reste une solution pour définir et c’est l’étude du cas d’espèce. Heureusement que Ryan Murphy est là.

Cas d’espèce. Les docteurs Sean McNamara et Christian Troy sont chirurgiens esthétiques. Donc ils encouragent, de par des opérations chirurgicales de haut calibre et de haute précision, la volonté qu’on les gens de changer. De changer quoi ? Leur apparence, changer donc l’enveloppe plutôt que le contenu, ici on troque un visuel contre un autre, mais aux Etats-Unis et surtout dans les endroits où les chirurgiens exercent leurs activités, cela revient dans l’imaginaire collectif à changer la personne en elle-même. Monstrueux ? Oui, et l’aspect hyper trash des opérations est là pour le montrer. Artificiel ? Evidemment ! Mais l’artifice parfois change des vies : ainsi Mrs Grubman va t’elle se rendre chaque fois qu’elle le peut dans le cabinet des docteurs pour obtenir une identité en elle-même : être, jusqu’à en mourir (ce qui arrive inévitablement quand on ne vit que pour les autres et leur regard, la plus formidable forme d’égoïsme est justement de vouloir faire avec ses petites mains le bonheur des autres), l’oeuvre de Christian Troy, sa plus belle pièce, en se faisant même opérer contre le gré du médecin en usant de force chantage et manipulations … Mais les changements sont aussi facteurs de dissimulation, comme ce nazi s’étant tatoué les chiffres d’immatriculation des déportés juifs pour cacher son passé … L’idée, en changeant d’apparence, est souvent finalement de se cacher de ce que l’on est vraiment, par honte ou par peur de soi.

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L’équipe de la série.

Ou alors justement, changer peut aussi provenir d’une volonté de voir son apparence refléter la personne que l’on est à l’intérieur. Qu’en penser ? C’est l’exemple tout trouvé d’Ava, la transsexuelle manipulatrice, autrefois un homme d’un point de vue physique et qui, après moult opérations, séduit Matt, le fils de Sean et de Christian, avec toute la beauté qui la caractérise (le choix de Famke Jannsen, véritable icône de la figure de la femme fatale au cinéma, pour jouer ce rôle, est absolument brillant de perspicacité). Changer, même si c’est au final pour devenir qui on est, c’est mentir aux autres. Et mentir, nous dit la Bible, c’est mal, et ça peut faire souffrir. Mais les mensonges pieux existent aussi, et quel meilleur mensonge pieux qu’un mensonge permettant finalement de devenir qui on est ? Le mensonge est ici renversé, on a menti toute notre vie dans ce corps qui n’était pas le nôtre et enfin on dit la vérité dans le nouveau corps. Cacher que l’on a menti est un mensonge, mais ne pas le cacher est une manière de le faire exister. Sans doute est-ce pour ça, au final, que Matt finit toujours par pardonner Ava : malgré ses perversions (coucher avec son fils, une manière détournée de s’accepter soi-même ?) : il la comprend, car lui non plus ne sait pas qui il est.

Parlons en, de Matt. Fils de Sean, agréable et aimant, jusqu’à ce qu’il change, et totalement. Panorama de sa vie : il apprend tôt,qu’il est en fait le fils d’une aventure entre Julia, femme de Sean, et Christian, meilleur ami de Sean. Par la suite, il a une relation avec Ava ; femme magnifique qui est en fait un homme aux origines physiques. Par la suite, il est tabassé par un groupe de transsexuels a^près avoir agressé l’un d’entre eux, puis sort avec une néo-nazi, puis avec une actrice pornographique qui sortait avec son père (le vrai, le physiologique) et avec laquelle il se défonce au crack tout en tentant d’éduquer sa fille… Puis il finit par faire le mime pour de l’argent, à voler et se faire violer en prison. Et alors que tout va bien, qu’il est enfin parvenu à construire une relation stable et va se marier, il plaque tout pour partir avec Ava, laissant même sa fille en plan. Les événements n’ont pas changé Matt, il a toujours été un raté, et ce qu’il lui est arrivé ne constitue qu’une excuse pour lui justifiant son comportement destructeur. Ce qui a changé, c’est le regard du spectateur : le raté, ce n’est pas Christian, lui c’est un enfoiré, le raté c’est Sean. Alors que s’est il passé ? Violé enfant par son père, Christian a l’ai convaincu et effrayé par l’idée même que les gènes du connard ne se retransmettent. Mais Matt imite le comportement du père qui l’a élevé, il en a toutes les caractéristiques, toutes les gènes. Ainsi n’est-on pas changé par des prédispositions naturelles mais par un environnement, souvent l’environnement éducatif. Matt aurait pu aller loin mais il est perverti depuis le début, incapable de changer à cause du faible homme qu’est Sean.

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La relation entre Sean et Ava se remet à battre son plein lors de la saison finale.

Sean est faible, oui, c’est un homme médiocre. Il est enfermé dans le giron de Christian depuis leur rencontre à l’université, et a été incapable de lui résister toute sa vie malgré ses dires. Christian l’enferme dans sa médiocrité, Sean ainsi que tout leur entourage (excepté Julia, la seule sensée dans ce monde de barges) considèrent Christian comme l’homme à abattre, source de tous les malheurs mais Sean est presque pire puisqu’il se complaît dans le rôle que veut bien lui apporter son « ami ». Il essaie maintes et maintes de fois de fuir ce giron, il a une possibilité réelle de s’en aller faire des choses imposantes, de l’humanitaire en Afrique, mais il gâche tout de part des actes manqués stupides comme la formation d’une situation sexuelle ambiguë avec la femme du responsable de son voyage humanitaire … Le final de la série peut en un sens apporter l’espoir sur Sean si on le prend en tant que tel : un départ en avion ailleurs, loin de Christian. Mais c’est ce dernier qui le fait partir, qui choisit le billet et le vol, de sorte que le changement opéré est ici artificiel, Sean est et sera toujours dans le giron de Christian.

Julia est lucide. Julia s’en va, part se marier avec un autre homme, mais on a vu avec Matt que ce sont ceux que l’on croit les meilleurs qui souvent déchantent le plus dans Nip/Tuck. Julia a changé, elle, et c’est en fuyant le monde dans lequel les deux hommes de sa vie voulaient bien la faire évoluer qu’elle y arrive. Ryan Murphy est toujours féministe dans ses séries et celle-ci ne fait pas exception à la règle, Julia est la seule à avoir le droit de quitter la destruction et l’horreur que représente ce monde, en coupant les ponts avec tous, non sans avoir subi des tentatives brutales de reconquête de Sean et Christian (scènes affolantes, elle annonce à tous deux son départ de la ville et tous deux essaient de la récupérer de manière sexuelle … L’un comme l’autre sont interchangeables au final)… Elle aurait pu une fois de plus se laisser tenter par la voie de la facilité mais elle parvient à s’extirper de ce monde odieux, regardant les deux hommes agir avec la même horreur que le spectateur extérieur à la série la regarde en arrivant en cours de saison… Nemo, c’est quoi cette horreur que tu regardes encore ? C’est sans intérêt aucun de regarder des trucs pareils… Si, l’intérêt premier ça peut être de me conforter sur le sens et la beauté de ma propre existence, je suis bien dans ma vie par rapport à Sean, et même en général… Mais on ne reviendra pas sur la fonction cathartique évidente du cinéma quand il est dérangeant, insoutenable.

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Julia et sa mère, qui essaie elle aussi de la retenir dans une médiocrité permanente.

On ne peut pas se forcer à changer. Les autres, d’abord, ne peuvent nous y forcer, même pour notre propre bien. Ce n’est pas faute d’essayer, cette pauvre Liz Cruz s’y est cassé les dents en essayant de comprendre Christian, comme si c »tait autre chose que lui-même qui le motivait à faire ses cations immorales et destructrices. Kimber n’a, elle, même pas essayé de comprendre Christian, aveuglée par l’amour qu’elle portait envers lui jusqu’à son dernier souffle, elle est restée malgré ses dires suites aux mutilations que lui a fait subir le Découpeur profondément amoureuse de lui et son histoire ne pouvait que finir mal. C’est d’un syndrome bien profond et enfoui de Stockholm qu’elle était atteinte, attachée à vie à son tortionnaire.

Changer pour les autres, ce n’est pas se changer soi-même mais essayer de devenir qui on est vraiment, et personne ne le comprendra jamais dans Nip/Tuck. Les personnages vont continuer à vivre, jusqu’au bout, dans l’attente d’un changement qui jamais ne viendra. Les enfants des personnages eux, sont condamnés d’avance, Matt est bien avancé dans son autodestruction et la petite Annie commence déjà à manger ses cheveux. Quand au petit Connor, il a déjà été dénaturé par son père ayant fait le choix de lui enlever son handicap, signe distinctif et différentiel qui aurait ou sauver Connor en l’éloignant aussi physiquement de son père Sean. Un bref séjour dans le futur tel que l’a proposé la série en sa saison 4 nous montrera que personne n’est à l’abri d’hériter de la médiocrité parentale. Désagréable ? Nip/tuck n’a jamais été une série optimiste ou artificielle. Elle est une série vivante, une caricature monstrueuse de ce que l’humanité a de pire. Le monde n’est pas toujours aussi médiocre, il peut l’être.

Et une simple possibilité, ça change tout …

NN

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