Je suis une mouette… Non, je suis chanteuse.

J’aimerais bien savoir chanter, moi. Enfin, si je m’écoutais, je prendrais des cours de chant, de théâtre, d’écriture, de réalisation, j’apprendrais à jouer de la plupart des instruments et à parler pas mal de langues. Mais on est tous comme ça, et ce qui nous permet de savoir ce qui est bon pour nous, quand on ne sait pas le faire nous-mêmes (ce qui arrive, on est tous persuadés à la suite d’une bonne soirée que l’on vient de faire un dessin digne d’un Modigliani sur la nappe du salon, pour se rendre compte le lendemain que l’état de la nappe équivaut à peu près à la densité de notre migraine : un calvaire..), ce sont les autres. Mais, quand les autres ne sont pas au rendez-vous pour nous permettre de déceler les éventuelles erreurs de parcours, comment éviter l’irrémédiable catastrophe que constituerait cette erreur sur nos vies ?

Cette question, elle régit l’histoire de Florence Foster Jenkins, chanteuse d’opéra autodidacte ayant sévi durant la première moitié du 20ème siècle, à New York. Mais elle régit aussi celle de Marguerite Dumont, personnage fictif inventé pour le film de Xavier Giannoli, à l’image sobre, presque clinique (loin de la grandiloquence que montrent les premières images du vrai biopic sur le personnage par Stephen Frears), dans la France des années 1920, femme immensément riche et au talent invraisembablement inexistant. Sous les traits de la délicieuse Catherine Frot, Marguerite chante faux, horriblement faux, et personne ne le lui dit ni ne lui dira jamais. Car Marguerite est naïve, Marguerite est absolument sotte, convaincu à cause d’un manque d’oreille dramatique de son propre talent, elle se ridiculise à chaque représentation et est incapable de lire, entre les lignes ambiguës des critiques (qui jugent son spectacle de par des termes comme « résolument nouveau », « spécial » ou encore le chant comme la « sortie d’un démon intérieur »), l’étendue abyssale de son erreur.

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La voix de Marguerite est épouvantable, mais tous l’applaudissent.

Pourquoi mentir à Marguerite, qui se fait tant de mal en croyant faire le bien de tous ? Pour plusieurs raisons. On peut mentir à une personne fragile parce que l’on tient à elle et qu’on refuse de la voir sombrer, quitte à prendre tous les risques possibles pour que la supercherie ne se dévoile pas (c’est le cas du mari de Marguerite, tout à fait à même de se rendre compte de l’erreur que fait sa femme, mais préférant faire le sourd pour éviter qu’elle ne périsse d’un choc trop brutal que serait la démonstration de ce manque de talent). On peut aussi mentir à une personne par intérêt personnel, parce qu’entretenir le fantasme de la personne sur elle-même peut nous apporter des choses ( Marguerite, très riche, donne beaucoup à ses spectateurs lors de récitals privés, très naïve et très généreuse, il est aisé de la duper par des applaudissements aussi longs qu’hypocrites).

Mais la principale raison de mentir, c’est parce que l’on est fou. Et dans l’entourage de Marguerite, tout le monde l’est, et c’est cela le plus fascinant. Elle est folle, elle, aveuglée par son désir de plaire au monde, mais surtout de plaire à son mari et d’avoir sa reconnaissance (elle arrive à chanter juste avant de se briser la voix, et ce la seule fois où il est présent, comme un accomplissement de soi par la reconnaissance de l’autre, suivi d’un renoncement, comme si le but de sa vie était atteint et qu’elle pouvait s’en détacher en paix). Mais son majordome aussi est fou, il donnerait tout pour elle, entretient avec le plus de conviction le mensonge qui entoure la vie de sa maîtresse adorée, brûlant presque d’un amour véritable envers elle, développant sans cesse des photos des plus étranges, fixations d’images de la cantatrice qui, débarrassée du son et symbolisée simplement par l’image, en sort resplendissante. Le monde même qui entoure Marguerite est fou, la période même choisie par le réalisateur pour conter cette histoire est celle des Années Folles : la moquerie et l’admiration peuvent alors se suivre alors dans certaines représentations privées, l’une d’entre elle est dadaïste, et le personnage que l’on croyait le plus moqueur envers Marguerite se révèle alors son plus fervent et honnête admirateur, elle ne se doute de rien concernant ses vues politiques pourtant bien éloignés de ses goûts artistiques à elle, art classique auquel sans le savoir elle fait tant de mal.

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Le mari de Marguerite est un de ceux qui fuient d’avoir à jouer ce rôle hypocrite.

Fallait-il vraiment avouer la vérité à Marguerite ? Enfermée dans une folie clinique importante suite à la perte de sa voix, convaincue qu’elle est désormais une grande chanteuse d’opéra, reconnue et exerçant son talent partout dans le monde, il était peut être temps de la réveiller. Mais à quel prix, puisqu’elle en est morte, sur le coup ? Après des années de mensonges, de dissimulation, et alors que la croyance de Marguerite en son talent n’a jamais été aussi forte, était-il vraiment temps de la libérer ? Oui. Cette libération, pour Xavier Giannoli, passe par la mort, mais l’idée est aussi d’évoquer le fait qu’une vie bâtie sur un mensonge, peu importe le bien apparent que celui-ci fait à la personne qui s’y complaît sans le savoir, n’est pas une vraie vie. La conclusion de Marguerite, prise en ce sens, est terrible : la cantatrice peut mourir tranquille, elle n’a jamais vécu…

NN

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. MarionRusty dit :

    J’avais eu un véritable coup de cœur pour ce film, qui traite de bien plus de sujets importants qu’il n’y parait.

    Aimé par 1 personne

    1. Nemo Nobody dit :

      Exactement ! Sous ses airs simples c’est un vrai diamant complexe.

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