Lara Croft : boobs, évolution des mœurs et canons contemporains

Il a été décrété il y a quelques mois qu’Alicia Vikander, remarquée dans le très plébiscité The Danish Girl de Tom Hooper, serait la nouvelle Lara Croft au cinéma. Bien que Daisy Ridley ait été pressentie et fort désirée pour le rôle déjà depuis quelques mois, c’est donc Alicia Vikander qui enfilera le costume de la chasseuse de trésors, succédant ainsi à Angelina Jolie dans les deux épouvantables adaptations que le célèbre jeu-vidéo a subi au début des années 2000.

Se lance alors sur les réseaux sociaux principalement un débat que beaucoup considèrent comme nul et non avenu, un faux débat considéré, souvent avec raison vu le manque de raisonnement de ces instigateurs (toujours le même problème de mauvaise représentation des causes qui revient), comme absolument misogyne et relevant de considérations purement sorties d’un délit de sale gueule. En clair, voici le sujet : Alicia Vikander, de même que Daisy Ridley d’ailleurs, n’est pas faite pour le rôle parce qu’elle manque de poitrine, qu’elle n’est pas une icône sexy et sexualisée en diable comme le personnage de Lara l’est depuis sa création en 1996. De même qu’un certain débat souvent biaisé, mais sérieux et important, sur le white-washing a Hollywood, celui-ci repose sur des conceptions plus complexes que cela et ne saurait être considéré d’une manière si tranchée. Ce billet un peu théorique s’attachera donc à décrire les tenants et aboutissants d’un tel choix, et d’étudier les racines du débat pour comprendre si celui-ci a vraiment lieu d’être.
Qui est Lara Croft ? On évitera ici de tenir pour acquis ce personnage qui, malgré une résonance évidente dans la pop culture des années 2000, n’en est plus à son âge d’or depuis bien longtemps, bien que la qualité et le succès des récents jeux aient justement permis aux studios d’Hollywood d’imaginer une nouvelle pérennité cinématographique à son personnage. Lara est la Tomb Raider, qui à la base consiste en une archéologue brillante, intelligente, physiquement en forme olympique et au physique extrêmement avantageux selon les canons adolescents tels qu’imaginés par la société : bref, une aventurière à la poitrine imposante s’il en est.

Mais qui, symboliquement, est Lara Croft ? Le personnage imaginé par l’éditeur Core Design a cet intérêt véritable d’être multifacettes et de présenter à celui qui l’étudie de multiples interprétations, qui varient aussi en fonction de la période de jeux que l’on évoque. D’abord, Lara est une parfaite représentation du fantasme masculin type, en tout cas dans l’idéal que l’on s’en fait en 1996 : parfaite illustration des idéaux machistes, la poitrine et la combinaison moulante de Croft ainsi que ses deux bons gros pistolets semblent être les cibles parfaites pour les associations féministes qui voudraient avec raison une autre vision (voir pas de vision du tout) de l’idéal physique féminin. Pourtant, si on exclut l’affaire Joystick (qui touchait plutôt à une histoire de banalisation de la culture du viol que de formes physiques, bien que tout cela, on s’en doute, puisse se comparer comme différentes facettes d’un même problème), le personnage a été relativement laissé tranquille de ce point de vue là.

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Lara Croft telle que vue dans les films dans les années 2000.

Et pour cause : malgré son physique clairement conçu comme une banalisation des canons machistes, Lara est souvent perçue comme un personnage féministe, tenant donc d’une cause bien éloignée des considérations que l’on a évoqué. Lara est « bonne », pour reprendre un terme bien utilisé aujourd’hui, mais Lara est aussi intelligente, courageuse, ambitieuse et dérouille pas mal de mecs dans ses aventures. Personnage machiste ? Certainement pas, sa personnalité exacerbée semble presque être une excuse des créateurs pour le physique donné au personnage, full silicone si on en croit certains fans hardcore du jeu. C’est dans cette ambiguité, dans cette complexité et cette dualité symbolique que Lara existe dans le monde du jeu vidéo : un fantasme masculin qui, dès le départ, n’existe plus seulement en tant que fantasme mais également en humain à part entière, avec ses forces et son courage qui dépasse le côté poupée gonflable qu’on voudrait lui faire porter. Angelina Jolie avait très bien saisi ce côté du personnage dans les films adaptés, jouant de son cynisme en contre balancement avec sa sexyness exacerbée.

La question se pose donc aujourd’hui de la réinterprétation du personnage. Alicia Vinkander est choisie pour interpréter le rôle, elle n’a pas la poitrine de Lara Croft telle qu’on l’a connue jusqu’ici, même dans les versions récentes le personnage s’en tenait à des proportions (pitié, saisissez l’idée c’est épouvantable de trouver un autre mot que celui là) dépassant la moyenne. S’interroger sur la pertinence de ce choix (ainsi que sur celui de Ridley à la base) n’est pas machiste, sexiste, mais normal si on étudie le personnage depuis le début, des arguments à charge et à décharge existe et schématiser la situation en féministes VS machistes n’est pas pertinent, rien n’est si tranché dans le débat.

La question est finalement celle de l’adaptation. C’est ici que se joue le lien avec la polémique du white-washing : jusqu’où peut on modifier les caractéristiques d’un personnage, bouleverser sa symbolique, toucher à son ADN profond ? On l’a démontré, le physique de Lara est partie prenante de son personnage et il paraît difficile de l’en séparer en premier lieu, mais les canons ont évolué, en premier lieu ! On voit dans le physique des mannequins et dans les actrices qui plaisent aujourd’hui (Emma Watson, Daisy Ridley, Emma Stone et j’en passe sont plus médiatisées aujourd’hui que des Alexandra Daddario ou Angelina Jolie) que les canons ont changé, mais aussi que la sexualisation dans le cinéma grand public se fait des plus en plus discrètes, la volonté de montrer des formes pour plaire au grand public existe moins qu’avant au cinéma, en témoigne par exemple une opposition entre le personnage de Leia dans Return of the Jedi et celui de Rey dans Force Awakens, bikini d’esclave sexuelle face à vêtements amples qui cachent tout. L’idée de femme objet et son importance dans notre société, de nombreuses thèses sociales le prouvent mais l’objet même désiré semble avoir évolué dans son acception. Aussi le physique de Lara Croft est il à même d’évoluer parce que le désir de la femme-objet n’est plus le même : les canons ont évolué, il est donc finalement logique que Lara évolue elle aussi !

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La nouvelle Lara Croft, Alicia Vikander

L’érotisation de le femme se fait dans le cinéma en grand public contemporain d’une manière différente d’autrefois. Certains contre-exemples à la Megan Fox chez Michael Bay existe bien, c’est indéniable que la question n’est pas réglée mais l’érotisation est dans de nombreux cas assez cynique (Margot Robbie dans la plupart de ses films, personnage conscient de sa sexyness et qui en joue, en est un bon exemple), et traitée avec suffisamment de distance pour justement éviter des accusations de sexisme. Sans doute cette évolution du personnage de Croft existe-t-elle dans ces considérations là. Toujours est il que le choix des studios peut paraître risqué, mais qu’il rentre pourtant bien dans une logique commerciale durable. Cela peut paraître idéaliste, mais tant qu’un canon existera, le sexisme existera. Dans les deux sens.

NN

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. 2flicsamiami dit :

    Excellente analyse ! En effet, les reliefs proposés par la talentueuse Alicia Vikander sont loin de ceux qui ont construit l’identité du personnage original. Mais, comme tu le soulignes très justement, les critères définissant la femme « sexy » ont changé depuis sa naissance (qui remonte à 20 ans maintenant). Donc, finalement, « why not ? »

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  2. ClemiZone dit :

    Pour ma part, je pense qu’Alicia est un excellent choix et si le scenario est a la hauteur des derniers jeux videos, je dis oui !

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  3. MarionRusty dit :

    Oui je valide complètement ta thèse, les canons de beauté évoluent et le choix de Alicia Vikander va dans ce sens mais pas que. Les studios cherchent de plus en plus à faire des adaptations de jeux vidéos de qualité avec des acteurs et réalisateurs du cinéma indé.

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    1. Nemo Nobody dit :

      Tout à fait, et c’est une bonne chose de ne pas voir toujours les mêmes à l’écran.

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