Omnis Determinatio Negatio

Je ne remercierai jamais assez Chonchon de m’avoir fait découvrir Mr Nobody de Jaco Van Dormael. Ce qui est étrange, c’est de voir à quel point les choses peuvent coïncider. L’impression bizarre de voir la réalité et la fiction se croiser, se parler, s’imprégner l’un de l’autre et se répondre. Comme si un beau jour, le destin, ou le hasard,  nous donnait brutalement la réponse à une dure réalité. Comme si. Ou alors, c’est nous qui provoquons le hasard.

De quoi ça parle ? Nemo Nobody. Une gare, un quai, un train. Partir avec sa mère ou son père. Tout est possible, et une multitude de vies s’offrent à lui. Mais quelle est la meilleure ?

C’est un film vraiment curieux, car il faut pouvoir entrer à l’intérieur. Prendre le temps de s’imprégner de son étrangeté. L’histoire, elle, n’a rien de linéaire. Le temps est discontinu, on voyage dans le passé, le futur, dans le passé alternatif, dans l’imagination. Le film déroute véritablement par sa narration. Mais nous séduit par sa beauté. Ses couleurs transforment chaque image en un tableau lumineux, vivant. On voyage à travers les couleurs flashy des années 50 jusqu’au futur, terne, aseptisé et sans vie. Or le film cherche à saisir la vie. Le visage, ses expressions, ses émotions. Capturer l’essence même de l’âme humaine à travers une image. Des yeux, la peau, un corps. C’est probablement ce qui m’a le plus touchée dans ce film, son étonnante simplicité à saisir ce qu’il y’a de plus vrai.

Omnis determinatio negatio. Tout détermination est une négation, selon Spinoza. Choisir, c’est tuer du possible. Ce que le film et Nemo ne parviennent pas à faire. Au contraire, le film explore le possible. Le torture. Le décortique. La réalité, le temps, le rêve, l’imaginaire, le passé, le futur, le présent. Tout s’emmêle. Tout semble déconnecte. Tout le monde s’y perd. Vouloir tous les possibles, c’est ne plus être. C’est n’être personne. C’est choisir les trois filles sur un banc, car le choix est trop difficile. C’est renoncer à leur différence. C’est nier que le possible est dangereux. Alors lorsqu’on est le dernier mortel sur Terre, cela devient compliqué de devoir dire qui l’on est, si l’on a renoncé à être. Ne pas choisir, c’est imaginer le réel. C’est l’effet papillon. Qu’un battement d’aile peut provoquer un bouleversement. Qu’on peut mourir noyé. Que la citerne devant nous explose. Un chute à moto. Que tout cela est possible, tant qu’on a pas choisi. Pourtant, ne pas choisir, c’est déjà faire un choix. Ce qu’il faut, ce n’est pas faire le bon choix, mais faire un choix. Personne ne sait ce qu’il adviendra du futur. Choisir, c’est être l’assassin du possible. C’est être. Et ce qui doit arriver adviendra. Car toutes les réalités, les temporalités, les possibles convergent toujours vers un seul nom. Et choisir, c’est construire son futur. Faire que le possible devienne réel. Le film ne fait que transcrire la vie. La vie à travers sa complexité. Son hasard. Ses coïncidences. Son destin. Ses choix. La vie, c’est du possible à nier. C’est l’imprévisible. Ce que la science ne peut et ne pourra jamais dire ni comprendre. Ce qui lui échappe toujours. C’est en tous cas ce que signifie les explications rationnelles de Nemo qui ponctuent le film.

Mais surtout, le film en tant que film explore le possible. Il écrit au fur et à mesure une fiction. C’est le travail même d’écrire une histoire, un scénario. Ecrire des vies possibles, imaginaires, réelles, impossibles. Les raturer, les effacer, les entourer. Le film met en oeuvre le processus même de toute fiction. Celui de devoir choisir une vie, de créer une vie à son personnage. D’imaginer sa mort, sa vie, sa situation, ses relations. La metatexutalité entre encore dans un degré supérieur lorsque Nemo devient lui-même écrivain de sa propre histoire, de son propre futur. Qu’il s’imagine sur Mars. Ce film, c’est tout ce qui précède une oeuvre. C’est le brouillon des possibles. Car si la vie demande des choix, l’artiste doit lui-même en faire. Au risque de voir son oeuvre incompréhensible. Le film est pourtant intelligible. Le réalisateur s’amuse à brouiller des pistes, tout en y laissant des clés. Une image, une musique, un décor, un personnage. Il est difficile de réaliser une oeuvre du possible. Pourtant le film y parvient brillamment. Et se pose lui-même la question. Le réalisateur doit faire un choix. Le film, c’est le miroir de la vie et du réel. Comme lui, il a une durée limitée. Et des choix doivent être fait. Et ce choix final, dans sa totale négation, vient donner une réponse bouleversante à toute cette longue question. Un film, c’est de la vie. C’est faire violence au réel. Pour le faire revivre dans toute sa splendeur. Et affirmer ce qu’il est.

C’est un film vraiment déroutant dans sa forme, dans sa narration, qui s’amuse à nous perdre. A nous perdre, pour mieux nous retrouver. Car ce qu’on retrouve dans ce film, c’est la vie en tant que telle. Dans sa complexité. C’est un film vraiment touchant, que j’aimerais revoir vite. Parce que je sais que beaucoup de choses m’échappent encore. Et pourtant, j’étais absorbée. Par sa beauté. Par ce qu’il dit. Car tout a finalement un sens, quoiqu’il arrive.

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