L’homme est un loup pour l’homme

Dans un futur proche, toute personne célibataire est arrêtée, transférée à l’Hôtel et a 45 jours pour trouver l’âme soeur. Passé ce délai, elle sera transformée en l’animal de son choix. Pour échapper à ce destin, un homme s’enfuit et rejoint dans les bois un groupe de résistants ; les Solitaires.

Les premières minutes du film donnent le ton. L’image est glaciale et terne. Les lieux sont vastes, presque hostiles. C’est un monde qui a perdu sa couleur et sa vie, les paysages sont anxiogènes. Ses violons insupportables. On entre dans  une réalité cauchemardesque de notre monde, dans laquelle l’amour n’est plus qu’un devoir social. Le film crée un monde dystopique, avec ses propres codes qui entraîne un vrai malaise. Il est envahi par un cynisme permanent.. Le film est vendu comme une comédie, et c’est ce que montre la bande-annonce. Car il fait rire. Mais ce rire n’est là que pour cacher un profond malaise devant l’absurdité des situations. Le rire devient une barrière face à ce monde si effrayant. Il est noir, grinçant, cruel. Il est provoqué par ce qui semble être absurde. Mais cette absurdité n’existe pas dans ce monde, puisqu’elle en est l’effrayante normalité. Le film a quelque chose de très sérieux, même s’il repose sur un constant décalage.

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Le film se construit sur la binarité. Le milieu n’existe pas dans ce monde. On ne peut pas être bissexuel, ni faire du 45 et demi. Soit on est deux pour toujours, soit on est profondément seul. C’est un monde tiraillé entre deux extrêmes, celui politique qui exige d’être en couple, et les opposants, les Solitaires qui punissent ceux qui sont en couple. Un Hôtel effrayant par son absurdité et sa conformité, immense labyrinthe dans lequel chacun devient chasseur. La figure mythique du couple prend les allures d’une loi de la Nature, quelque chose d’essentiel à la survie même de l’espèce. Être en couple, c’est éviter les accidents domestiques. C’est éviter les agressions sexuelles dans la rue. Toute activité solitaire est totalement illégale au risque d’être sévèrement punie. C’est mathématique. On doit être par pair quand on va en ville. A trois, c’est suspect, c’est anormal.  L’amour n’est plus qu’un mécanisme, qui déclenche certaines réactions physiques. C’est une apparence sociale. La ville est le lieu des couples. Le lieu des embrassades. Où deux personnes accrochées l’une à l’autre avancent au même pas. On éradique les célibataires. C’est une apparence, un statut social. On doit s’afficher avec quelqu’un, au risque d’être arrêté et transformé en animal. Le couple, c’est le symbole même de la civilisation. Car seuls les hommes sont capables d’aimer. Sinon, ce sont des animaux. Ce monde est fondé sur un immense paradoxe. C’est un monde totalement déshumanisé qui repose sur une quête des sentiments. Et se base sur ce vieil adage :  » Qui se ressemble s’assemble « . Car pour être en couple, il faut se ressembler. Chaque homme et femme est habillé de la même manière. Il faut avoir un trait commun. Il faut être aussi méchant que l’autre. Parler allemand. Boîter. Saigner du nez. Sinon, il y’a incompatibilité. L’amour, c’est devenu une question de survie, pour lequel on ment et on feint pour pouvoir garder son statut d’humain. Alors quand on aime sans être dans la loi, ça ne peut qu’aboutir à un cruel dénouement.

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Et parallèlement à cet Hôtel, il y’a la forêt, le lieu des Solitaires. Un lieu presque aussi anxiogène, car oppressant. Où hommes et femmes portent un panchos trop amples. Ils sont tout pareils, tous seuls. Seules les conversations sont autorisées. Ce sont des parias de la société. De la vermine. Ils retournent dans la Nature. Les animaux passent en arrière-plan.  Les célibataires sont du gibier. Ils sont traqués et tués pour permettre aux résidents de l’hôtel de gagner des jours supplémentaires. Une scène de chasse résume peut-être à elle-seule le délire total de ce monde. Le ralenti, la musique classique transforme les visages crispés en un espèce de ballet grotesque. Les humains sont des corps ridicules. Ils ne peuvent être autre chose, car ils n’aiment pas encore. Dans la forêt, les hommes retournent à l’Etat de Nature, celui de Hobbes. Les hommes sont seuls et doivent se battre pour leur propre survie, ce qui met forcément en danger les autres. Chacun pour soi. Et toujours seul.

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Comme toute dystopie, le film s’inspire d’une réalité. C’est une critique acerbe de notre propre société. Une réalité presque aussi malsaine que le film. Celle dans laquelle les sites de rencontres existent par milliers. Où les sites de rencontres sont les meilleurs car disposent de tests de compatibilités, pour trouver  » l’âme soeur « ,  soit notre copie conforme. Celle où les bissexuels sont encore considérés comme une absurdité de la nature parce que jugés comme  » incapable de choisir « . Celle où on s’affiche en permanence sur les réseaux sociaux, pour vanter le bonheur qu’on partage en couple et faire des déclarations d’amour enflammées devant le monde entier, signe que tout va bien. Où les couples célèbres sont presques des divinités parce qu’ils reprèsentent une sorte de beauté parfaite ( Brad-Angélina, alors que c’est un couple comme il en existe des milliards ). Où il est inconcevable de ne pas avoir d’enfant au risque d’être considéré comme une erreur de la nature. Où le mariage est encore considéré comme le passage obligé pour officialiser un amour. La liste peut encore être trop longue.

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The Lobster est à mon sens un des films les plus réussis de cette année. Par  son apparente absurdité qui mène à une critique sans pitié d’une réalité toute aussi absurde.

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