In Jackson Heights

On se retrouve seule dans une salle presque vide. 3h10. A voir des gens, qu’on ne connaît pas, qu’on ne connaîtra jamais. Issus d’endroits qu’on ne verra jamais. 3h10. C’est long quand même. Mais comme on est seule, on peut faire ce qu’on veut. C’est presque comme être à la maison. On cherche la meilleure place. On éparpille toutes ses affaires. On se tord dans tous les sens sur notre fauteuil, on enlève ses chaussures. On les remets. On a chaud, on a froid. On est passionné. On décroche, on pense à ce qu’on fera après. On divague. On est captivé. On a pas de voisins à qui parler, alors on se tortille pour voir ce que font les autres à l’autre bout de la salle. Et en sortant, on est content d’avoir appris autant de choses. Que trop peu ne connaîtront. On était des privilégiés, cette après-midi là, pendant que les autres traînaient dans les rues. Il fait merveilleusement beau, et si on allait s’enfermer dans une salle noire. Aller au cinéma, c’est presque du non-sens. Aller voir la vie des autres, qui vivent, qui chantent, qui râlent, qui parlent dans un écran, alors qu’il suffirait de sortir dans la rue pour voir tous ces gens qui vivent, qui chantent, qui râlent dehors.

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Moi cette après-midi là, je m’ennuyais, alors je suis allée voir In Jackson Heights, un documentaire de Frederik Wiseman. Je regarde très peu de documentaires au cinéma. Et je n’en ai jamais vu de Wiseman. Mais forcément, je suis obsédée par les Etats-Unis.

J’ai envie de vous parler de ce documentaire, car je considère qu’il est essentiel et qu’il doit être vu. L’écran n’est pas un passage vers un monde impossible mais n’est que le reflet d’une réalité. Une réalité qui pour nous semble lointaine. Un quartier new-yorkais, qui subit de plein fouet le phénomène de gentrification. Les immenses multinationales viennent écraser les petits commerces locaux. Les mouvements LGBT luttent pour se faire entendre et être reconnus. Les migrants cherchent à s’intégrer dans la société.

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Les images sont brutes. Il n’y a pas de commentaires. Pas de voix-off, pas d’explications. Les images parlent pour ce qu’elles sont, elles nous immergent dans ce quartier cosmopolite. La caméra semble être toujours au bon endroit au bon moment. Chaque situation, chaque mot, chaque parole dit. On se retrouve au milieu de ces groupes qui cherchent à exister. La parole devient un acte libérateur. Du passé, du futur. Elle permet d’avancer. Les minorités veulent exister, et c’est à travers des communautés qu’elles peuvent réussir. Le quartier, ce sont avant tous des communautés. Des amas de gens qui se regroupent. Le film nous fait prendre conscience des problèmes inhérents à la société américaine. Le problème de l’immigration et de l’intégration. Les minorités sexuelles, encore peu reconnues. ( Le film a lieu en 2014, bien avant l’adoption du mariage pour tous ). Mais au lieu de nous faire un pamphlet politique, le film cherche à capter l’authentique des situations, des paroles, des mouvements qui ont lieu dans ce quartier. C’est réellement percutant. C’est un miroir de la réalité.

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Le film cherche à extraire toute la vie du quartier. Un quartier formidablement cosmopolites, composés majoritairement de communautés hispaniques, mais où cohabitent différentes classes sociales, nationalités, cultures et religions. Le film nous propose toutes des tranches de vies. Celles des cultes musulmans, juifs ou encore chrétiens. Le quotidien d’une esthéticienne. Ce sont des vraies personnes, qu’on rencontre au détour d’une rue et qu’on quitte presque immédiatement. Ce que je trouve merveilleux dans ce film, c’est qu’il montre l’individu dans une communauté. Ce sont des personnes, qui ont chacun une vie, une personnalité, une culture, un mode de vie, qui s’inscrivent dans cette immense communauté. C’est parfois émouvant, parfois drôle, parfois long. Ce sont ces personnes âgées, ces enfants, ces musiciens de rue qui participent à l’animation de ce quartier. La caméra parvient à capter toute l’authenticité de ce quartier. Elle se met au niveau des personnages. Ses joies, ses peurs, ses échecs, ses combats. Avant d’être une étiquette, ce sont des individus.

Un film comme celui-ci est nécessaire. 3h10 d’un documentaire sur un quartier qui a ses problèmes, et qui n’est même pas dans notre pays, quel est l’intérêt ?

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L’intérêt, c’est qu’il nous expose avec une beauté folle à l’individualité. A toutes les pratiques et coutumes. A tous les cultes, les langues, les expériences passées. Celle-là même que l’on côtoie chaque jour sans savoir. Que beaucoup méprise sans connaître. Ce documentaire est nécessaire dans un pays comme les Etats-Unis, où Trump connaît un succès qu’il ne devrait pas, lui qui promet de construire un mur entre le Mexique et les Etats-Unis. L’immigration hispanique est considérée comme un problème majeur. Le film offre les témoignages de ceux qui le vivent. Il apporte un regard neuf à un problème que les politiques abordent avec une distance dangereuse. Ce film, c’est l’espoir qu’il est encore possible d’éviter le pire. Et puis pour nous, parce que c’est une ouverture sur des cultures que l’on ne connaît pas. C’est tellement paradoxale finalement. Le cinéma nous ouvre sur nos voisins. Sur ceux qu’on pensent connaître. Mais il n’en est rien.

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Ce documentaire doit être vu. 3h10, qu’est ce que c’est dans une vie ? C’est une nécessité. C’est nous ouvrir à un monde qui n’est finalement que le nôtre. Et c’est beau. C’est vraiment beau de voir toute cette diversité, toute cette union. Toute cette vie invisible. Ca fait du bien, de voir que tout n’est pas perdu.

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