If he can only perform good or evil, then he is a Clockwork Orange

J’ai eu une période dans ma vie où le cinéma devait avoir pour moi quelque chose de révoltant. C’est le moment où j’ai enchaîné tous les films d’Alan Parker, dont The Wall et Midnight Express qui m’ont profondément marquée. Le cinéma devait avoir un propos violent, critiquer, dénoncer toutes les abberations du monde. Et il y’en a un qui semblait être l’apogée de ce que je cherchais vraiment. Orange Mécanique de Kubrick. C’est devenu l’objet interdit. J’ai commencé à avoir une véritable obsession avec ce film, et je crois bien que le mot obsession est encore trop faible. Je me suis alors tournée vers le livre d’Anthony Burgess du même nom. Et je crois que tout le monde devrait en faire de même. Parce que le propos du livre est encore plus violent que le film, et aussi pour tout le travail de la langue, qui a quelque chose de fascinant. Mais il me restait encore à voir le film. Comme tout interdit, il a été un bravé un soir. Ce n’est pas la forme qui m’a choquée, mais bien le fond. Cinq ans après, je le revois une deuxième fois.

 

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Au XXI ème siècle, Alex et ses quatre droogs sèment la terreur dans une société devenue chaotique. Jusqu’à ce qu’Alex aille directement en prison et soit le premier cobaye du traitement Ludovico.

Orange Mécanique est un film incroyablement complexe, et le réduire simplement à son ultra-violence serait passer complètement à côté du propos. C’est un film qui perturbe. Déjà par son esthétique très années 60 sous drogue. Ce qui étonne déjà, c’est que la plupart des films d’anticipation offrent un décor totalement apocalyptique, sombre et dévasté. Ici, on boit du lait à la vodka. Les couleurs sont ici particulièrement vives, et le décor futuriste. Un futurisme des années 60, complètement kitsch. Un kitsch érotique, où le sexe a envahi l’art, comme si l’art n’était finalement qu’une pulsion animale. Cette obsession malsaine pour le sexe dans le décor traduit à elle seule le côté décadent de la société. La beauté n’existe plus et est réduite à des formes phalliques et des femmes lubriques. L’art est mort, et c’est dans ce chaos que vit Alex Delarge. 14 ans.

Le film s’ouvre sur un gros plan sur le visage terrifiant d’Alex, et ce long travelling arrière place le décor. Un bar où les femmes sont réduites au rang de tables. Le film est violent, tant psychologiquement que moralement. Mais l’une des violences notables réside dans le traitement des femmes. Dans cette société hyper-sexualisée, la femme n’est qu’un pur produit de consommation, un objet érotique dont on peut se servir sans scrupules. Elles sont nues, et provocatrices. La société est machiste, et c’est un euphémisme. Dans cette société, la violence faite aux femmes ne dérange pas. Elle est normale, elle doit être même. Car finalement, la criminalité dérange. Mais l’image de la femme dans l’art, personne ne s’en préoccupe. Car le gouvernement ne compte que des hommes. Ce n’est franchement pas important. Au contraire, c’est une société virile, où l’on s’appelle uniquement  » brother  » ou  » sir  » .  Il n’y a qu’à voir le nombre de  » castrations  »  tout au long du film. Perdre sa virilité, c’est disparaître de la société, car être faible.

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Kubrick nous offre ici une satire de notre société moderne dans laquelle la jeunesse est livrée à elle-même. C’est une spirale de la violence dans laquelle est emportée Alex. A travers ce monde futuriste et ultra-violent, le film nous questionne sur notre propre société, et sa façon de gérer la violence. Outre l’hypersexualisation, cette société est régie sous la loi du plus fort. Alex veut rester le chef de ses droogs. Car ce monde n’est pas fait pour les faibles. Ce système anarchique s’est établit par manque d’institutions. L’art est mort, mais les institutions ont entraînées cette déchéance. La famille, la religion et le gouvernement dysfonctionnent. La famille, c’était pour Aristote le coeur même de la société. Si la famille n’est pas fondée sur des bases solides, la société est elle aussi instable. Les parents d’Alex ne sont que des sortes de fantômes. La mère travaille à l’usine, ce qui renvoie à la misère des working-class londonniennes. Le père n’a aucune contenance.  Alex est livré à lui-même et n’a aucun cadre familal. Ses parents vont d’ailleurs rapidemment l’oublier une fois qu’il sera en prison. Si la famille ne tient pas, cela engendre des conséquences terribles sur l’individu en tant qu’être singulier, et sur la société toute entière. Vient ensuite la religion. Alex lit la Bible. Mais ce ne sont pas les versets qui l’intéresse. C’est la violence, les adultères, le sexe que l’on retrouve dans la Bible. La religion n’encadre pas. Elle n’est que le miroir de la société et de ses travers. Et enfin, vient le gouvernement. Le gouvernement est responsable de la criminalité. Elle l’engendre volontairement. La police est criminelle.La justice est absente. C’est au peuple de faire sa propre loi.  Combattre la violence par la violence. C’est par cette absurde décision que le gouvernement cherche à éradiquer la violence. Par la lobotomisation. Car le traitement Ludovico ne cherche qu’à déshumaniser totalement l’individu. A le réduire au néant. Alex devient alors un martyr. C’est une victime de cette société. Car éradiquer la violence chez lui n’a pas enlever la violence dans la société. Il devient vulnérable : tous ceux qu’il croise lui font vivre un enfer. La vengeance. Alex est aspiré dans cette spirale infernale. Mais ce n’est qu’un jouer pour le gouvernement, qui croit avoir réussir à tuer la violence. La violence morale prend le pas sur la violence physique. Se créer alors un triangle : le gouvernement, l’écrivain qui cherche à renverser le gouvernement, et Alex, la victime. La figure de l’écrivain est un peu mise en second plan par rapport au livre. C’est à lui que l’on doit ce titre, puisqu’il écrit contre le gouvernement et son récit s’intitule  » L’Orange Mécanique « . L’écrivain est peut-être relégué au second plan, peut-être simplement car le gouvernement a triomphé. Car le film se termine sur une note particulièrement amère.

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Orange Mécanique est une oeuvre incroyablement complexe. Car le film questionne à différents niveaux. Politique et sociétal. Mais aussi sur un plan philosophique. Car à travers cette ultra-violence, le film pose la question de l’individu face au gouvernement. Du bien et du mal. De la raison humaine. Alex est lui aussi un personnage complexe. D’abord caricature du mal, puis ensuite du bien, il semble confirmer que personne ne peut être totalement bon ni totalement mauvais. Il interroge aussi sur l’origine même du mal. Est-il inhérente à l’homme, comme semble le croire le gouvernement avec le traitement Ludovico ? Ou au contraire, et c’est ce que semble montrer le film, est-elle la conséquence d’institutions décadentes ? De même, cet état totalitaire vient annihiler la notion même d’individu. Lobotomiser, c’est venir à bout de la criminalité. C’est parvenir à contrôler la population. Car chaque individu possède sa propre raison. Une raison qui peut être déviante, comme semble être celle d’Alex. Une raison qui voit le mal comme étant le bien. Une raison défectueuse, qui voit dans la Bible le récit des atrocités humaines. Une raison formatée par ce gouvernement, qui met en avant la femme comme objet, le gouvernement comme merveilleux et ses opposants comme les méchants. Le film, aussi bien que le livre, pose de vraies questions sur la nature humaine, ce qui rend le propos bien plus fascinant qu’il semble n’y paraître.

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C’est en le voyant une seconde fois que je me suis rendue compte de la théâtralité de l’oeuvre. En effet, plusieurs scènes de violences, la première d’un viol, et la deuxième de l’humiliation d’Alex devant les ministres et les membres du gouvernement. Ces scènes se passent sur scène. On assiste alors à une mise-en-scène de la violence. C’est un spectacle, auquel on assiste. Or chaque représentation théâtrale exige un metteur en scène. Ici, c’est le gouvernement. Assis sur son siège, il contemple son spectacle. C’est à lui que l’on doit cette violence. Comme tous les spectateurs, il prend de la distance. Ce qu’il voit sur scène n’est pas la vie réelle. Ne le touche pas directement. Le gouvernement se contente de voir, de s’enthousiasmer de sa réussite, mais tout ce qu’il voit sur scène est faux. Cette pièce a quelque chose de cathartique, au sens même où Aristote l’entendait en définissant le théâtre. Le gouvernement est pris de pitié pour le malheureux qu’il voit sur scène. Mais il est renforcé, satisfait de voir son apparente réussite. Mais le lien avec le théâtre ne s’arrête pas là. L’oeuvre entière semble reposer sur une certaine théâtralité. La violence est chorégraphiée. Alex et ses droogs portent un masque lors de leur agression chez le vieil homme.  Alex s’exprime à travers un langage qui frôle le lyricisme, et la diction poétique. Elle n’est pas naturelle. Le film a quelque chose de grotesque. Ces gros plans sur des visages complètement déformés. La scène du meurtre de la femme avec la statue. Il y’a quelque chose de comique dans le film. Une tension entre dégoût et comique, qui peut presque s’apparenter à la farce. Mais surtout, le film semble être une mise en abîme de lui-même. La première partie est réputée pour être ultra-violente, et elle l’est. Elle dérange. Beaucoup de monde ne va pas au-délà de ces 45 minutes, et qualifie uniquement le film d’offrir une  » violence gratuite « . C’est passer à travers le propos même du film. Car ces scènes insoutenables de viols, de bagarres et de meurtres sur fond de Beethoven, sont au fond le miroir du traitement Ludovico. On passe du statut de spectateur à voyeur. Si l’on n’est pas forcé à voir ces images violentes, on se retrouve dans la même position qu’Alex. Assis sur son siège, dans un cinéma, on regarde avec horreur des images d’une violence inouïes. On ressent de la nausée, un malaise. Mais surtout. Cette musique. Ces scènes de violences, comme les images que regardent Alex sont accompagnées par la musique de Beethoven. Après ce constat, il est insensé de croire que ces premières minutes font l’apologie de la violence. Elles nous mettent dans la même posture qu’Alex fasse à l’horeur de la violence.

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Parler d’Orange Mécanique, c’est forcément oublier l’essentiel. C’est un film véritablement riche, tant sur le plan politique, morale ou philosophique. Et c’est un grand film. C’est une oeuvre dont ne peut pas tout dire, car elle n’a pas fini de dire. Car ce qui est effrayant, c’est la modernité de son propos. Il est intemporel.

 

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