Eros et Thanatos

Franchir la porte. Une salle immense, vide, noire. Des murs qui disparaissent dans l’obscurité. Et au milieu, ce rectangle blanc. Cette obsession. La salle de cinéma est un lieu qui n’existe pas dans l’espace et le temps. C’est un ailleurs sombre. Parfois le temps semble long; on lorgne vers le temps dans l’espoir de le faire avancer. Parfois, il y’a un miracle. Le temps s’arrête pour toujours. On entre dans une dimension nouvelle. Les murs tombent. On flotte dans l’obscurité. Un immense rectangle blanc. L’oeil s’abandonne à la lumière. L’image nous absorbe. Rien n’existe autour. C’est la tentation terrible de détourner le regard. Pourtant c’est impossible. On se soumet à cette déesse de beauté, à cette lumière électrique. L’image corrompt nos sens. C’est un piège. Sans le savoir, on est devenus nos propres bourreaux.

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The Neon Demon nous offre cette expérience du cinéma. Cette expérience de la beauté. Cette expérience de l’image. Le cinéma de Nicolas Winding Refn divise. Drive avait réussi à toucher un public large. Et puis vint Only God Forgives. Le freak. Celui qui effraie parce qu’il n’est pas normal, parce qu’il ne respecte pas nos attentes. Parce qu’il nous met personnellement à mal, il renverse nos convictions. Pourtant, Refn a saisi l’essence même du cinéma. C’est un médium monstrueux. Il sait manier le pouvoir de l’image, qui peut s’avérer extrêmement dangereux. Avec The Neon Demon, Refn semble atteindre le paroxysme même de son cinéma.

Non. Le cinéma, ce n’est pas forcément une histoire. Le cinéma est un tout. C’est une image qui vit. Une image qui parle d’elle-même. C’est une toile géante sur laquelle est projeté le beau. Rarement le beau n’avait été aussi sublimé. Chaque plan se transforme en véritable peinture. L’image est d’une symétrie parfaite. Le film baigne dans une atmosphère électrique, teinté de bleu et d’un rouge sanglant. Cette saturation de couleurs devient anxiogène. La lumière nous fait tomber dans une dimension parallèle, hors de tout. Refn pousse cette fois jusqu’à l’abstraction pure. Le personnage de Jesse se perd dans l’immensité lumineuse. L’espace est anéanti. On se perd dans une image sans limite. Les paillettes et les néons ouvrent vers l’Enfer, vers un déferlement de violences.Afficher l'image d'origine

Le film emprunte aux papiers glacés, à l’image figée de la mode. Le premier plan nous plonge dans cette fascination morbide de la beauté. Refn s’impose comme une marque. NWR. Elle Fanning est l’égérie, c’est une beauté dangereuse. Le film n’est en rien une critique, un plaidoyer ni même un accusation du monde de la mode. C’est un prétexte pour filmer la beauté. Jesse est un ange. Elle attire l’oeil. Son visage, ses cheveux, sa nuque. L’imagination fanstasme sa démarche, ses pas, son corps. Son innocence fascine, sa pureté dérange. C’est une obsession. C’est d’abord une étrangère, une beauté surnaturelle que tout le monde envie. Avant son premier défilé, les plans sont toujours coupés, elle n’est pas encore totalement intégrée dans ce monde dangereux. La beauté n’est qu’un reflet à travers le miroir. C’est un fantôme. Le stroboscope décompose son corps, pour le transformer en une apparition surnaturelle. Le miroir, c’est ce passage vers un monde fantasmé, dérangeant. Le film alterne entre la beauté innocente de Jesse, dans des scènes d’une douceur sans pareille, avant de replonger dans une violence dégoûtante et stylisée.

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L’obsession de la beauté. L’obsession des corps. Le corps de Jesse est un objet de convoitise. Le posséder, c’est posséder la Beauté. C’est être l’essence même du parfait, du superbe, du sublime. Comme tout corps, c’est un objet physique, un objet qui souffre. Les femmes sont des sorcières, elles cherchent à sacrifier la pureté pour se l’approprier. Elles se soumettent à la lune. Ce sont des monstres sublimes. Jesse est Narcisse. Elle succombe et se laisse séduire par sa propre beauté, et finit par l’embrasser pleinement. Le triangle est un symbole de féminité. Il apparaît comme une sorte de monolithe. Jesse prend conscience de sa beauté suprême et prend confiance en elle-même. Elle se transforme. La beauté est un fauve  sauvage, indomptable, dangereuse. Les hommes eux, ne sont que secondaires. Ils sont extérieurs à cette beauté. Ils ne peuvent que la voir, la contempler et la briser.

L’image devient fascinante. Lancinante. Sensuelle. C’est une tension insoutenable entre l’érotisme et la mort, entre le sublime et l’horreur absolue. La violence s’intensifie. La beauté vient du sang et des corps. Elle est nécessairement magnifique. On est esclave de nos sens. La musique est une étincelle qui nous brûle de l’intérieur, qui nous électrise. On est Alex, cobaye d’une expérience qui nous dépasse. Soumis à la violence sublime de l’image. Le film nous torture. La violence parle. Elle dit, elle montre. Elle est le Beau. C’est une perversion que de se complaire dans la violence. A l’instar d’Only God Forgives qui nous mettait face à une violence inouïe qui contraste avec le sujet, à savoir l’impuissance, The Neon Demon cherche lui à déceler l’horreur de la beauté. La Beauté est un monstre à deux têtes.

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Les projecteurs nous aveuglent de leur lumière fade. Les murs existent. Le silence pèse. On erre dans les couloirs sordides pour retrouver de l’air. Rien n’est le même. Les bruits, les sons, les cris. Le temps a repris son cours. Les corps se bousculent. La beauté s’est échappé. On ressent le besoin de la retrouver. C’est une drogue puissante et démoniaque. Qui nous retourne l’estomac, qui nous fait cauchemarder. On a soif du Beau. On a succombé au désir, à l’obsession qui ne nous quitte jamais réellement, et qu’on ne retrouvera jamais totalement.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. lavieaumusee dit :

    Oh vraiment j’ai beaucoup aimé ton article comme souvent tes écrits sont une porte ouverte pour moi qui suis si peu sensible au cinéma c’est comme si à travers ton blog tu prêtais ta sensibilité cinématographique à tout ceux qui n’en possèdent pas, c’est très précieux ! Merci Beaucoup

    J'aime

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