De l’autre côté du miroir

Le cinéma est peut-être le seul art à avoir l’étonnante capacité d’être plusieurs. Un film est toujours transcendé par une multiplicité d’autres arts. Dans son essence déjà, il est peinture, littérature et musique. Mais lorsqu’il utilise volontairement d’autres formes d’art, il prend une dimension nouvelle. Un tableau, une sculpture ou musique, rien n’est jamais hasardeux et signifie quelque chose d’encore plus fort. Il donne un sens nouveau à une oeuvre qu’on semblait déjà connaître par coeur. Il la magnifie. Ou au contraire, la pervertit. C’est le cas de Black Swan, de Darren Aronofsky.

Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du Lac des cygnes que dirige l’ambigu Thomas. Mais elle se trouve bientôt confrontée à la belle et sensuelle nouvelle recrue, Lily…

Le Lac des Cygnes, sans doute un des ballets les plus connus. Mais lorsqu’Aronofsky l’utilise dans l’un des ses films, le ballet prend un tout autre sens. Cette musique, c’est d’abord un symbole de pureté et d’inocence. Utilisée dans Black Swan, elle devient un hymne de mort et de désespoir. Elle vient nous hanter. Il devient difficile de se défaire de cette vision cauchemardesque. Je trouve, et c’est purement personnel, que cette musique, sensée accompagner le cygne blanc, et donc la pureté, est une musique terrifiante. Cette montée en puissance, c’est l’arrivée d’un monstre sur lequel je n’arrive pas à mettre un visage. Un monstre qu’on ose pas imaginer tellement il est angoissant. . J’ai vu il y’a quelques mois une représentation du ballet, et quelques années s’étaient bien écoulées depuis mon premier visionnage de Black Swan. Rien n’y fait, ce ballet est devenu l’incarnation même du sublime. Quelque chose de menaçant, de terriblement angoissant et en même temps d’une rare beauté.

Le film s’ouvre comme un conte. Une jeune fille danse. Elle est belle, fragile. Mais un monstre noir surgit des ombres et vient la maudire à tout jamais. Une scène d’un ballet ressemble à un cauchemar. Elle se réveille, dans sa chambre d’enfant, à la tapisserie rose et entourée de ses peluches. Sa mère est bienveillante, elle l’encourage. Car elle veut tout faire pour avoir le rôle. La première partie du film semble relater une histoire totalement banale, d’une danseuse prête à tout pour aller au bout de son rêve. Elle est même très naïve cette première partie. Pourtant, il y’a quelque chose de bizarre. L’omniprésence du miroir et du reflet veut dire. Aronosfky ne cherche pas à nous cacher le sens de son film, et il est clair dès le départ. Nina est une figure multiple, qui va se révéler au fur et à mesure. Et le miroir va devenir un objet angoissant. Il renvoie une image. Mais il montre, alors qu’on ne veut pas voir. Il devient le portail vers un monde parallèle, sombre et angoissant. Comme Alice, Nina tombe dans un monde fabriqué par son esprit. La projection de son inconscient, de l’insoupçonné. Il révèle l’inquiétante créature qui dort au fond de Nina. Jusqu’à ce qu’il éclate en morceau et que tout s’évanouisse. Et le corps lui est aussi un miroir de l’âme. Il est mutilé, il souffre. La peau s’enlève, se déchire pour laisser ressurgir la rage tapie dans son ventre. Elle s’ouvre, se coupe, s’arrache pour laisser entrevoir une chaire meurtrie.

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Le Lac des Cygnes devient symbole de division. Son histoire amène le thème du double. Un double maléfique qui vient s’opposer à un être blanc et lumineux. Cette tension est partout. Les personnages sont toujours habillés en blanc ou en noir. Le milieu est impossible, il n’existe pas. Aronofsky montre l’envers du décor. Ce qu’il y’a de l’autre côté du rideau. Lorsque celui-ci se baisse. Il n’y a que des couloirs de briques aussi ternes et glauques que ces longs couloirs de métro. C’est un labyrinthe dans lequel se perd Nina. Aronofsky ne cherche pas à critiquer le monde de la danse. Il l’utilise car elle demande de la perfection. Être parfaite dans le rôle du cygne blanc et noir, pour voir la foule et sa mère applaudir. Mais cette perfection, elle demande un travail intense. Un travail du corps, qui finit par être rongé par le stress et les coups. Perdre l’usage de ses jambes, c’est un signe de mort. Être parfaite, ça demande aussi un travail mental. Savoir que notre carrière est éphémère. Ne pas céder à la jalousie. Tout ce dont Nina est incapable, car trop faible et trop fragile.

Devenir un cygne noir, c’est tomber dans la perversité. C’est être une créature maléfique. Pour pouvoir l’incarner à la perfection, il faut le ressentir. Mais Nina doit aussi incarner le cygne blanc. Deux figures doubles. Deux identités. Nina est le cygne blanc. Elle est l’enfant parfaite et douce dont sa mère a toujours été fière. C’est une enfant qui n’a pas grandit. Et sur laquelle la mère projette ses rêves. La mère devient une figure angoissante. Obsédée par sa fille jusqu’à en peindre ses portraits. A la considérer comme une enfant et l’empêcher de voir la vie. C’est une figure particulièrement malsaine, responsable de la perte d’identité de sa fille. Nina est partagée entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. Et aller vers les ténèbres passe par la sexualité, comme libération d’un moi refoulé. La sexualité est une pulsion meurtrière. Elle est animale. Elle est à la fois soumission et domination d’un rival. Nina atteint un point de non-retour, et devient le cygne noir. Physiquement et mentalement. Lors de la représentation finale, elle est incapable de jouer le cygne blanc, car elle est métamorphosée en créature noire. Ses ailes se déploient. C’est un monstre. Le regard si fragile qu’elle nous portait est soudain diabolique. Elle respire le mal.

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Aronofsky sait filmer la folie. Mais au-delà de nous proposer une simple descente aux enfers de son personnage, il nous y entraîne. Réel et folie ne font plus qu’un, et il est difficile pour le spectateur de faire la part des choses. Il nous plonge dans la folie. La danse devient alors un tournoiement angoissant. Comme Nina, on a des hallucinations, des images cachées qui ne font qu’accroître la peur. Car le film est lui-même structuré sur le double. D’abord un conte, il se transforme soudain en film d’horreur. Le film plonge dans la violence, le sang, la torture et nous fait sursauter. On n’est plus seulement voyeur. On voit la folie dans les yeux. La musique devient sinistre. La raison est mise de côté. On a conscience que tout peut arriver, que le pire est encore à venir et que l’horreur continue d’avancer. Le film nous empêche de juger Nina. Il nous confronte à sa réalité, à ses peurs et le film en devient réellement angoissant. Il nous projette dans la folie, sans qu’on s’y attende. Il nous rend paranoïaque. C’est peut-être ce que j’admire le plus chez Aronofsky. Ses films nous offrent l’expérience même de la folie. Il est capable de nous traumatiser avec des éléments banals, qu’on pensait connaître et qui deviennent inconsciemment liés à l’horreur. Un miroir, une boîte à musique, le Lac des Cygnes.

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Le cinéma, c’est aussi tout cela. Parvenir à pervertir un souvenir d’enfance, une berceuse pour le transformer à tout jamais en une angoisse. C’est créer de la peur avec du connu. C’est faire de nous des enfants, terrorisée du monstre caché sous son lit, caché derrière le miroir. Avant de nous rappeler qu’il sommeille quelque part en nous. C’est nous rappeler que l’on peut être notre propre monstre.

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