Sous la peau

 

Cet été j’ai vaguement entendu parlé d’un film appelé Under The Skin de Jonathan Glazer, et j’étais déçue d’avoir loupé sa sortie. Que nenni, voilà que mon cinéma projette ce film pour une seule et unique séance vendredi dernier. Miracle. J’étais un peu surprise d’apprend que c’était son unique projection, et finalement j’ai très vite compris. Under The Skin est très loin des productions habituelles. J’étais super impatiente de le voir, même si je n’avais absolument aucune idée de ce que j’allais voir. Je n’avais entendu que des échos assez négatifs, mais tant pis, il fallait essayer, et j’étais vraiment impatiente.

Une extraterrestre arrive sur Terre pour séduire des hommes avant de les faire disparaître. C’est vague, très vague. Et en même temps c’est ce qui résume bien ce film.

Sans mauvais jeu de mots, ce film est un OVNI, ou un FNI, film non identifié. C’est de la science-fiction, mais pas que. Je ne sais pas exactement ce que c’est. Je n’avais absolument aucune idée de ce que j’allais voir, deux jours plus tard, je ne sais toujours pas ce que je suis allée voir.

C’est un film perturbant, très dérangeant, déconcertant et en même temps fascinant. Si vous aimez les dialogues passionnés, passez votre chemin, il sont quasi-inexistants. Mais en même temps restez, ce que vous verrez de ce film est vraiment une expérience bizarre. Tout le long du film, j’ai détesté et j’ai aimé. Ce film est parfois à la limite du supportable, à la fois parce que la première partie est répétitive et franchement dérageante, et surtout incompréhensible. Il y’a eu un moment où j’ai sérieusement eu envie de quitter la salle, parce que c’était une réelle torture psychologique. Je suis ressortie vraiment traumatisée par ce film, tellement il m’a mis mal à l’aise. Et en même temps, ce film est réellement fascinant, pour son fond, sa forme et son mystère. La première partie m’énervait parce que j’avais l’impression que c’était de la violence psychologique purement gratuite. Jusqu’à ce que les choses changent complètement, sans raison apparente. Et à partir de là le film devient vraiment intéressant.

Le film est très loin de ce qu’on a l’habitude de voir. Déjà par sa forme : le film se constitue majoritairement de longs plans fixes. Et ça pour le coup, moi j’ai adoré. C’est lent mais en même temps c’est beau visuellement. Et surtout, il y’a cette musique tout bonnement effrayante. Vraiment, rien que de l’avoir réecoutée et d’avoir chercher quelques images, je me souviens pourquoi ce film m’a autant dérangé. Et puis parce que aucun des personnages n’a de nom. On ne sait pas qui est qui, et on s’en fiche, vu ce qui leur arrive. Je voudrais aussi ajoutée que j’ai adoré la façon dont Glazer film la nature : c’est une nature mystérieuse, sauvage, inhumaine elle aussi et agitée, une nature hostile à toute forme de vie.

Le début du film ressemble assez étrangement à 2001 : L’odyssée de l’Espace, avec un fond noir et une musique très étrange. Succède alors des formes, des couleurs, de sons donc on ne comprend pas grand chose et qui laisse supposer la création de quelque chose. Mais de quoi, c’est une excellente question. En fait, avant d’aller voir le film, je m’attendais un peu à retrouver quelque chose de semblable à 2001 , quelque chose de mystérieux, mais de passionnant. Ca l’est, mais c’est horriblement dérangeant.

Le film est angoissant. Parce qu’on ne comprend pas trop ce qui se passe, ce qu’on voit et parce que Scarlett. Jamais je n’aurais imaginé une seconde que voir Scarlett Johanson à poil me foutrait la trouille pour la vie entière. Le personnage de l’Alien, appelons le comme ça, puisqu’il n’a pas de nom, est un personnage très perturbant, dont ne ne comprend pas trop quels sont les intérêts. Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle traque les hommes sous son apparence de femme fatale, dans sa grosse camionnette blanche, pour les amener dans son antre et les tuer.

C’est un alien dans un corps de femme, qui essaye de s’intégrer à la vie humaine. Il y’a beaucoup de séquences de foule  que j’ai trouvées passionnantes : l’alien est paumé dans la foule et tente d’imiter ce qu’elle voit autour d’elle, Du coup, il y’a un regard complètement étranger à ce qui nous est habituel. Pour moi, ce film est un film sur le corps. Tout au long du film, les corps sont déshabillés, nus, embellis, emmitouflés, violés, tués, défigurés, décontenancés, noyés, déchirés, brûlés, dédoublés. Ce film pour moi, c’est un film sur le corps, sur la perception qu’on peut en avoir. C’est en tous cas ce que souligne le titre, qu’est qu’il y’a  » sous la peau ?  »

En effet, l’Alien au début n’a aucun sentiment, ce qui donne des scènes que j’ai trouvé difficilement supportables. Et au fur et à mesure la perception de son corps change, et elle en prend conscience. Ce n’est plus seulement un outil, une façon de séduire et de tuer, mais ça devient réellement un corps vivant. Ca ne la dérangeait pas de pouvoir se mettre nue devant des hommes et au fur et à mesure, elle en est incapable. Tout simplement parce que ce corps peut avoir un accès à son intérieur propre, au sens figuré comme au sens propre. Et je trouve justement que Glazer a une façon que j’ai trouvé géniale de filmer ces corps, notamment avec une scène où l’Alien découvre son corps nu devant un miroir. La manière dont est filmé ce corps est assez extraordinaire car il nous apparaît presque comme quelque chose d’étranger. On le découvre en même temps qu’elle et j’ai trouvé ça juste fascinant.

Comme je le disais, le film se découpe en deux parties. La première partie, l’Alien n’éprouve aucune émotion, n’éprouve aucune pitié, rien. Et surtout, puisqu’elle n’est pas humaine, elle n’a pas la même conception du monde que nous. Ainsi, j’ai trouvé que la faire rouler dans une grosse camionnette blanche est pas mal. Bah oui, on a l’habitude d’associer grosse camionnette à camioneur viril ou pire, à un pédophile. La comparaison semble peut-être exagérée, mais c’est vrai, une camionnette blanche c’est perçu comme assez peu rassurant dans notre société. C’est pourtant là-dedans que l’Alien traque ses prois mâles. Et ça semble presque infini, pour le plus grand malheur du spectateur. Mais surtout, puisque l’Alien n’est pas humaine, elle se fout des différences, et considère au même titre un homme complètement défiguré qu’un homme à la morphologie normale.

Et soudain, tout change. Parce qu’elle prend conscience de son corps, elle mange, dort, a peur, et a même chaud et froid. A partir de ce moment, les choses s’inversent totalement. Elle n’est plus l’oiseau de chasse du début mais devient véritablement la proie des hommes. Ce renversement de situation renvoie à l’un des thèmes du film : le thème du double. Tout est double dans ce film, que ce soit dans la situation, dans le personnage de l’Alien, dans l’imitation des autres ou par l’utilisation systématique du miroir et du reflet.

Ce qui m’amène à une autre lecture du film. Ce film possède lecture métafictionnelle, qui renvoie au cinéma et au film lui-même. En effet ce film est une véritable expérience sensorielle. Je n’ai pas réussi à regarder certaines images, tellement elles m’ont fait mal aux yeux. Le film est parsemé de sons bizarres, effrayants, incompréhensibles et de lumières et formes en tous genres. Glazer est conscient que ce film est vu dans une salle de cinéma où les spectateurs sont plongés dans le silence et le noir. Du coup, il en profite pour nous perturber, pour nous hypnotiser. Et c’est justement ce qui met mal à l’aise : le spectateur est piégé dans cette salle sombre et se concentre uniquement sur cet écran. Et pour le coup, je trouve ça vraiment intéressant, parce que ça crée un sentiment étrange, on se sent opressé par ce film qu’on ne parvient pas à fuir. J’ai voulu quitter la salle mais j’avais l’impression d’être hypnotisée et je ne pouvais pas. En ce sens, ce film offre une vraie expérience et interroge le pouvoir du cinéma : ce n’est pas juste une petite histoire qu’on raconte, il y’a aussi l’ensemble du cinéma, ce qui est physique. Ca remet vraiment en avant la question du pouvoir des images. Et je trouve ça absoluement fascinant.

Ensuite, le film pose aussi la question de l’acteur. Car par définition, c’est quoi un acteur ? C’est quelqu’un qui joue le rôle d’un autre, qui se glisse sous la peau d’un personnage qui lui est autre. C’est à lui de parvenir à s’approprier une personnalité, une gesture, et un corps qui lui est totalement autre. Il n’y qu’à voir le dédoublement du personnage à la fin, ça renvoie directement au masque que doit porter un acteur.

Enfin, on peut dire que c’est l’année Scarlett Johanson. Et ce qui est étonnant, c’est que trois films se font échos. Il y’a d’abord Her de Spike Jonze, Lucy de Besson et enfin Under The Skin. Ces trois films portent sur le corps. Dans Her, elle n’est qu’une voix qui aimerait être réelle, qui aimerait plus que tout posséder un corps. Dans Lucy, elle a un corps dont elle parvient à multiplier les compétences. On peut même comparer Lucy et Under The Skin qui ont une forme antithétique. Dans Lucy, le personnage a des émotions et fini par les perdre totalement pour devenir inhumaine. Dans Under The Skin, elle est inhumaine et finit par prendre possession de son corps. Les trois films se répondent.

Glazer torture son spectateur. Le film est à la limite du supportable, est franchement dérangeant, mais fascine. C’est une torture physique, avec toutes ces lumières et musiques, et une torture psychologique, pour ce qu’il montre et que parfois j’ai eu du mal à supporter. J’en suis ressortie complètement déboussolée, avec l’impression bizarre d’avoir détesté ce film pour la souffrance qu’il inflige et en même temps je reste fascinée par ce que j’ai vu. Il y’a beaucoup de choses qui m’échappent, comme les motards, des images que j’aimerais oublier mais qui en même temps me fascine vraiment. Un film qu’on devrait revoir pour comprendre, mais que je ne veux pas revoir. Une expérience à faire, un film incroyable sur le corps et sur le cinéma, mais un film qui met vraiment très mal à l’aise. Ca a été une torture de la regarder, j’ai parfois détesté, mais je pourrai en parler pendant des heures. Un film qu’on adore et qu’on déteste en même temps. Mais une expérience qui ne peut pas laisser indifférent.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s