Kubrick mes couilles

C’est toujours marrant d’aller voir les films avec quelqu’un, parce que ça peut finir en baston à la fin de la séance. D’habitude on est plus ou moins d’accord. Mais là, ça aurait pu très mal finir. Parce que j’ai juste adoré. Et je crois bien avoir été la seule vu la tête interloquée des gens autour de moi. Je vous assure que j’en ai vu des films étranges. Mais pas à ce point. J’avais déjà entendu parlé de ce Dupieux et de son pneu tueur, et c’est justement le genre de trucs qui me plaît. L’absurde, mon mot préféré.

 

 

Réalité, de Quentin Dupieux. A priori le titre le plus mensonger de l’histoire du cinéma. Oui, mais ça parle de quoi ? Ca parle de Jason qui veut faire un film d’horreur de série Z avec des télés tueuses. Ouais rien que ça, et il doit donc partir à la recherche du meilleur gémissement de toute l’histoire du cinéma, pour pouvoir avoir un oscar. Et parallèlement, Réalité, une petite fille, trouve une cassette dans le ventre d’un sanglier tué par son père. Rien de compliqué. Ouais mais Dupieux.

Pourquoi le titre le plus mensonger du cinéma ? Parce qu’un film sensé renvoyer  à la réalité, au concret et qui est en fait absolument tout l’inverse. Enfin de notre point de vue à nous, pauvres spectateurs que nous sommes. On suit des gens tous plus bizarres les uns que les autres, qui nous paraissent complètement cinglés pour nous. Mais qui dans leur monde, dans leur réalité à eux sont tout ce qu’il y’a de plus normal. C’est normal de trouver des cassettes dans des sangliers, normal de tuer des surfeurs pour le plaisir, normal de croiser des gens mi-homme, mi-femme, normal d’être complètement fou. Chabat trouve bien sa place, avec sa tête de gosse à côté de la plaque. Parce que dans leur réalité, tout est parfaitement normal. Et pour nous ce qui semblerait être la réalité, n’est qu’en fait absurdité.

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Ce film, c’est l’équivalent du théâtre de l’absurde de Beckett. Un endroit où les gens parlent pour combler le vide, font des choses bien curieuses et où tout semble parfaitement normal. La réalité est absurde. Pour une fois, on ne nous demande pas de chercher un sens métaphysique à ce que l’on voit. Non, on regarde, et on se perd, c’est tout. Dupieux s’en fout de mettre un sens derrière tout ça. Il crée un monde où tout est possible, surtout l’absurde. Il n’y a aucun sens à y chercher. Comme Beckett, les situations et les dialogues se répètent infiniment, les personnages se parlent sans se parler et sans se répondre. Il n’y a tout simplement pas de sens, et ça fait du bien ce grand n’importe quoi. Dupieux crée son propre monde, avec ses propres codes, sa propre réalité. Nous, les spectateurs, on observe ce qu’il y’a de l’autre côté de l’image, on entre dans cet autre monde bizarre à travers l’écran, comme on traverserait le miroir pour aller au Pays des Merveilles. Mais on entre au pays de l’angoisse. Et théâtre de l’absurde, parce que l’absurdité du film en devient génialement drôle. Et angoissante.

C’est une des mises en abîme les plus vertigineuses que j’ai pu voir. Parce qu’on regarde des gens regarder des autres gens regarder des autres gens, et tout est une boucle infernale dont on ne sait plus où est la réalité et ou est le rêve. Les personnages sont bloqués dans un cercle infini dont personne ne peut en sortir. Le film semble creuser toutes les dimensions possibles et imaginables à l’écran. Heureusement que le film dure 1h27, il m’a donné le vertige avec cette musique obsédante qui nous fait perdre toute notion de réalité. Ce qui devient angoissant, c’est bien le fait que tout ça est vertigineux. Le film devient bizarrement une sorte de miroir de nous-même et prend une dimension encore plus bizarre. On se retrouve soudainement à regarder des gens au cinéma qui regardent des autres gens à travers un écran. Et ces gens, parce qu’ils sont dans leur monde absurde, semblent bien bêtes à regarder une petite fille qui s’endort. Or, n’est ce  pas justement ce qu’on est en train de faire, assis sur notre siège,  » dont ne peut pas bouger parce qu’on est collé  » ? On regarde des gens qui regardent une petite fille, on trouve ça stupide. Et d’un coup, le film nous renvoie à notre réalité. La réalité absurde du film semble intégrer notre réalité au point de trouver la réalité complètement absurde. Et on regarde autour de nous, tous ces visages qui regardent des gens qui nous regardent. C’est ça qui est juste génial, c’est cette mise en abîme complètement absurde de notre réalité. Et ça devient pire quand la mise en abîme se prolonge. Les situations deviennent de plus en plus invraisemblables, de plus en plus drôles mais de plus en plus inquiétantes.

Et le plus inquiétant, c’est qu’on observe Réalité qui est la pure mise en scène d’un réalisateur tapi dans un coin d’une chambre, qui orchestre la réalité du film. Donc la réalité est tout sauf une réalité, mais est fiction. Vertigineux, je vous disais. Au point que les personnages nous adressent soudain un  » mais c’est dans ta tête « , qui nous ferait même douter de la réalité du film lui-même. Rêve ou réalité, plus moyen de savoir. Et le plus drôle c’est que des personnages cherchent le sens de leur rêve. Et nous bêtement, on croit qu’il y’a un sens caché dans ce film. Non, c’est juste une sorte de poésie surréaliste. La poésie, c’est aussi la création d’un monde autre, qui renvoie indirectement à notre monde. Surréaliste, parce qu’il ressemble de loin à un cadavre-exquis, où les situations semblent surgir totalement au hasard, et amène des images qui n’existent pas encore.  Ce film, c’est de la poésie. C’est pas pour rien que Jason veut faire un film d’horreur sur des télés tueuses  : il prend notre réalité pour en faire de la fiction. Parce que désolée de vous l’apprendre, mais ces télés sont dans la phase 1 de leur plan de domination du monde : nous rendre débiles. Notre réalité devient absurde et leur absurdité devient réalité. C’est à ne plus rien y comprendre.

Je crois sincèrement que ce film, on l’adore ou on le déteste plus que tout. Impossible d’être au milieu, parce que le milieu n’existe pas. Oui, personne n’a dit que le cinéma devait raconter des histoires avec un début et une fin. Le cinéma, c’est un monde où le réalisateur est un dieu suprême qui fait ce qu’il veut. La réalité devient absurde, au point qu’elle devient inexistante. Ce film, je le trouve juste absolument génial, génialement drôle, génialement angoissant. Au pire, vous ferez une crise d’eczéma interne, en gémissant de douleur, avec un oscar en prime. Mais vous n’en sortirez pas indemne.

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